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| Combat de cerf d'Anatolie, fin janvier @Thierry Magniez |
Suite
aux observations indirectes des rassemblements et des combats de cerfs
dans la neige, il a été difficile de résister à l'envie de les voir
directement. Lors d'une première montée sur la montagne des ours, il y a
une semaine, les traces de piétinement dans la neige et les images des
pièges photographiques ont montré que ces affrontements ont lieu au soir
ou au matin. En montant pour la journée, il est difficile d'imaginer
des observations directes. De plus, il faudrait être là avant leur
arrivée pour éviter tout dérangement inutile, leur alimentation doit
être difficile par ces périodes de fort enneigement et de grands froids.
L’accès à ces zones, en ce moment est difficile, il faut plusieurs
heures de montée en ski ou en raquette ainsi, l'aller retour remplit
presque la journée.
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| Ambiance sur le plateau, les jours les plus froids @Thierry Magniez |
Avec un ami, nous avons décidé de monter pour
deux jours et de passer la nuit là haut. La semaine dernière, il y avait
– 17° pendant la nuit, cette semaine le temps est un peu plus doux mais
la météo annonçait de fortes rafales de vent et de la neige. Après le
rassemblement du matériel minimum pour passer la nuit à -10° (gros
duvets, sur-sac gortex, bâche pour s'abriter du vent et de la neige, un
réchaud, une popote, des vêtements chauds, un peu de nourriture
déshydratée, de l'eau et le matériel photographique), on comprend que la
montée va être longue et difficile. Les deux sacs à dos sont rapidement
pleins et il faut prendre une luge pour le reste. Faire l'aller retour
sur la montagne des ours dans la journée, c'est physique mais assez
simple, la semaine dernière, je suis monté en 3h30 et redescendu en
1h30. Là, il ne faut pas trop pousser dans la montée car si nos
vêtements sont trempés de sueur dans la montée, la nuit à -10° risque
d'être longue.
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| Paysage d'Anatolie sous la neige @Thierry Magniez |
L'heure de voiture qui sépare Ankara de la montagne
des ours passe très vite, les chutes de neige de la nuit ont immaculé
la steppe et les rares arbres ressortent comme des squelettes sombres
plantés dans un désert de blanc. Avec la voiture,on s'est arrêté encore
plus tôt que la semaine dernière, l'accumulation de neige empêche
l'accès au petit parking, il faut la laisser sur le bord de la piste
pour deux jours. Le temps de sortir les sacs, d'enfiler les derniers
vêtements, de préparer la luge et de chausser skis et raquettes, les
doigts piquent déjà, les rafales de vent ne pardonnent pas. Les
premières dizaines de mètres laissent penser qu'il sera impossible de
monter là-haut, on est trop chargé. Le sac à dos pèse trop sur les
épaules, les nombreuses couches de vêtements alourdissent les
mouvements, le boîtier photographique accroché aux sangles du sac se
balance de droite à gauche, l'objectif photo vient taper sur le haut de
la cuisse à chaque pas et la luge fait comme si on avait oublié de
desserrer le frein à main. Le froid est vite oublié, le moteur déjà chaud
et l'ensemble de tous ces gènes commencent déjà à taper sur les nerfs.
On ralentit, on s'arrête tous les 10 mètres pour resserrer les sangles
du sac à dos, régler la hauteur d'accroche de l'appareil photo pour
qu'il ne gène plus, fixer la luge autrement … de petit mieux en petit
mieux, le moral revient. On commence à passer au dessus du village, les
chiens de protection des troupeaux aboient en nous voyant passer en
surplomb des maisons qu'ils surveillent. Ça va être très très long cette
montée. Sur la piste, on distingue encore légèrement mes traces de la
semaine dernière et l'on peut voir que deux personnes les ont suivies.
Je suis déjà entrain d'imaginer que peut être ces personnes ont suivi
les traces de skis jusqu'aux pièges photographiques. La neige facilite
le pistage pour tout le monde.
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| Il est impossible de monter en ce moment sans les skis ou les raquettes @Thierry Magniez |
Malgré le vent, la neige qui tombe,
il commence à faire bien chaud, on commence à enlever des couches pour
éviter de suer et c'est reparti. La progression est lente, on dépasse
juste les dernières maisons du village, l'odeur du charbon qui brûle
dans les poêles commence à disparaître. On peut y arriver mais il va
falloir une bonne partie de la journée pour monter, on se résigne à
monter très doucement. Des loups sont passés devant nous cette nuit sur
le chemin, leurs traces ne sont pas encore effacées par la neige qui
tombe. On imagine qu'ils rodent autour du village dans la nuit à la
recherche d'un truc à se mettre entre les crocs. Les chiens ont du avoir
du boulot cette nuit. Là, des traces toutes fraîches, même pas un
flocon dessus, il est là juste devant nous, il descendait la piste vers
le village et en nous entendant, il est parti en courant à 90° droit
dans la forêt. Je ne sais pas ce qu'il s'est imaginé en nous voyant
monter en soufflant comme des buffles. On n'a pas l'espoir de voir qui
que ce soit pendant la montée, les fixations des skis grincent comme une
vieille porte à chaque pas et les raquettes répondent par un claquement
sec. Notre montée ne sera pas un secret pour les animaux de la forêt.
Alors que l'espoir d'une montée possible commence à nous rendre le cœur
plus léger, comme une malédiction, la neige commence à coller aux skis.
Au départ, on les sent qui ne glissent plus puis rapidement, ils sont
lourds, lourds, de plus en plus lourds comme si on avait des grosses
pattes. Les montagnards disent que ça botte et là, moi, ça commence à me
brouter, me brouter grave. Cette montée est vraiment pénible, ce n'est
pas possible. En frottant les skis, je retire le plus gros des paquets
de neige de la semelle des skis mais au bout de deux pas, c'est déjà
lourd. Alors, la cocotte chauffe encore un peu et je finis par taper sur
le quart du ski avec mon bâton pour décrocher la neige. Le bâton casse
net, c'était de beaux bâtons en carbone. Me voilà, tout rouge dans ce
paysage tout blanc avec les pattes arrières lourdes et collantes et une
patte avant plus courte que l'autre. C'est à ce moment que venant du
village en contre bas, l'appel à la prière du muezzin arrive jusqu'à
nous puis celui du village d'à côté démarre en décalé. Je décide de
prendre cela comme un encouragement et nous voilà repartis.
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| Progression dans un univers de blancs @Thierry Magniez |
Doucement,
pause après pause, on monte. Après les pistes de loups au dessus du
village, la neige reste vierge. Les traces de pas qui suivaient la piste
laissée par mes skis la semaine dernière ont rapidement abandonné la
montée. Nous grimpons dans un beau blanc pur qui recouvre même une bonne
partie des arbres. Notre respiration forte, le claquement des raquettes
et le grincement des skis accompagnent le chant du vent, pas un autre
bruit, la neige étouffe tout les sons. Ensuite, pendant presque toute la
montée, on ne croisera pas une piste d'animal, c'est comme si on
rentrait dans un monde où le blanc a tout endormi. Cette montée a duré
plus de 6H. 6H au bout desquelles nous avons terminé trempés de sueur.
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| Même quand la zone est plus ouverte, la visibilité est limitée @Thierry Magniez |
Il
neige encore plus fort, sortis de la forêt, on arrive dans la zone
ouverte où les cerfs se rassemblaient la semaine dernière, le vent est
beaucoup plus fort. Ce n'est pas notre petite bâche qui va nous abriter.
On va geler sur place, les couches de vêtements enfilés sur ceux qui
sont mouillés, on cherche une solution pour préparer le camp et manger
un peu. Cette zone d'alpage est fréquentée pendant la bonne saison par
un berger et son troupeau, sur le premier petit plateau, il y a un parc
où il rassemble ses moutons chaque nuit d'été. On y est rapidement et ce
sera le refuge idéal pour cette nuit.
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| Refuge dans un parc à bestiaux @Thierry Magniez |
Il y a même un petit samovar qui
traîne et qui va nous permettre d'avoir de l'eau chaude. Bâche tendue
dans le parc à bestiaux, on allume le samovar dans lequel, la neige fond
rapidement. Le camp est monté pour cette nuit, on casse la croûte et on
peut aller pister un peu avant la tombée de la nuit. En prenant bien
soin de rester en lisère de forêt pour ne pas être trop visible, on
inspecte les différentes combes et plateaux, on relève les pièges
photographiques. Pour le moment il n'y a pas grand chose, un lièvre qui
vient de passer, quelques traces plus anciennes de cerfs et de
sangliers. Sur les caméras, on peut voir le passage régulier durant la
semaine des cerfs et des sangliers. On a même plusieurs grands cerfs qui
sont venus manger des lichens devant la caméra et s'affronter en
sous-bois en plein jour. Un gros sanglier Attila est passer plusieurs
fois. Ils sont bien là mais pas exactement dans cette zone.
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| Les cerfs mangent les lichens sur les branches des pins @Thierry Magniez |
La nuit
tombe et l'on poursuit les observations plus en altitude. Dans le noir,
avec les lunettes infrarouges, on trouve enfin une zone de piétinement,
là où les cerfs se sont affrontés, ces traces datent de ce matin
probablement. Demain, il va falloir monter encore ils ont l'air d'être
sur le plateau du haut. On retourne au camp, un peu de thé pour se
réchauffer et hop dans les duvets pour une petite nuit dans la neige.
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| Le matin, la météo n'est pas meilleure @Thierry Magniez |
Au
petit matin, pour repartir chercher les bestioles, il faut sortir des
duvets, c'est toujours une étape un peu difficile, sortir de son cocon
bien chaud dans le froid du matin pour enfiler ses vêtements. Plus c'est
rapide, moins c'est pénible et il faut rapidement se mettre en activité
pour se réchauffer. Une tasse de thé tiède de la veille, resté pourtant
dans le thermos, permet de sentir un peu de chaleur. On ne perd pas de
temps, on veut monter sur le plateau où les cerfs semblent actifs. On
prend la même piste que la veille dans la nuit et on grimpe doucement à
couvert. Régulièrement on débouche sur des petites zones ouvertes où
nous approchons avec précaution et restons un bon moment en lisère pour
tenter de déceler une activité ou un passage. Il neige toujours, le vent
est un peu plus faible. On débouche enfin sur le plateau du haut où un
cerfs est entrain de manger les lichens sur un vieux pin. Il nous repère
en premier et rentre dans la forêt. On le laisse tranquille et on
poursuit notre route en amont du plateau. Le paysage est splendide, le
vent et la neige redoublent, on se retrouve dans le blanc presque total.
Seules quelques silhouettes moins blanches sont parfois visibles sur
notre progression. Là, il faut bien connaître son terrain et se repérer à
la topographie car on perd tous les repères habituels. Le vent est de
face, les flocons fouettent le visage et on avance les yeux plissés. Les
flocons se déposent sur les cils et fondent doucement pour s'écouler en
larmes doucement. D'un geste, le bord du gant essuie régulièrement les
yeux pour y voir plus net. On se dit que ce n'est pas dans ces
conditions que l'on va observer des bestioles quand devant nous juste
sur notre trajectoire, on rencontre une belle piste de loup. Des grosses
empreintes bien visibles, pas un flocon dessus, il est là dans le blanc
autour de nous. Vu la profondeur de la piste, il a autant de mal que
nous pour avancer dans cette neige profonde. On suit sa piste un moment
pour voir où il va et il nous emmène en bordure de plateau à l'opposé de
notre arrivée. On y trouve également de nombreuses traces de cerfs
venus manger des arbustes. Ils laissent une trace comme un nid géant.
Ces arbustes épineux forment des gros coussins avec la neige sur eux.
Ils sont invisibles. Les cerfs les trouvent, ils enlèvent la neige en
grattant et ils mangent les branches et les tiges ne laissant que les
premières branches plus costaux. Une fois partis, ça donne l'impression
d'un nid de 2 à 3m de diamètre.
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| Lors qu'un cerf a mangé un buisson qui se trouvait sous la neige @Thierry Magniez |
Notre loup suit un moment les
traces de cerf pour avancer plus facilement dans la poudreuse puis il
fait une grande boucle doucement. « J'ai compris ! », il va remonter en
coupant à couvert par la forêt vers la zone d'où il vient et sûrement
remonter sur la crête où les pistes vont presque chaque fois. Nous
abandonnons sa piste et montons plus en amont pour nous poster en
lisière d'une zone plus ouverte où on aura peut être la chance de le
voir passer, c'est là que j'en ai observer un, peut être lui, la semaine
dernière. Il fait toujours aussi blanc quand on se pose au pied des deux
gros vieux pins où je me poste souvent. La vue y est habituellement
dégagée, on est abrité et caché par les deux arbres. J'aime rester là
des heures à l’affût d'un passage. Mais aujourd'hui, pas de chance, la
météo est vraiment mauvaise, on est dans le blanc. En arrivant, on
voyait tout de même à 100m, maintenant la visibilité se referme, le
blanc semble nous absorber doucement. On prend la décision de
redescendre doucement, il faut tout de même retrouver son chemin. Skis
et raquettes rechaussés, comme deux fantômes, on avance l'un derrière
l'autre. Les quelques mètres qui nous séparent, paraissent plus long
tellement il fait blanc. Pour ce retour au camp, nous avons le vent dans
le dos et heureusement. Au bout de quelques minutes, on recroise la
piste du loup. C'est toujours réconfortant quand on a imaginé sa
trajectoire et que finalement sans le voir, il est bien passé là. La
rencontre a été ratée de peu, une question simple question de
visibilité. Il est parti en amont sur notre gauche, vers la crête où il y
a les gros blocs avec de nombreuses cavités, il a probablement rejoint
ses quartiers. Un peu plus loin, on trouve la piste qu'il a laissé lors
de sa descente. Le retour au camp se fait presque à tâtons dans le
blanc, plusieurs fois, nous perdons nos repères et c'est toujours grâce à
la topographie que nous retrouvons la direction du camp.
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| Le loup que nous avons cherché à observer, ici pris au piège photographique @Thierry Magniez |
Il est
13h quand nous rentrons au parc à bestiaux où est le reste de notre
matériel, juste le temps de se faire à manger, de démonter le camp pour
ne laisser aucune trace de notre passage et de faire route inverse vers
la voiture.