vendredi 25 mars 2022

Les GS2 au pays des montagnes qui fument et des poissons rouges

 

Ce matin, alors que le printemps pointe son nez en Anatolie, au lycée Charles de Gaulle d'Ankara, les grands de la maternelle ont fait un beau voyage. Atterrissage au royaume des ours, sans savoir qu'ils sont là parmi nous, nous commençons une longue randonnée.

Tous sont attentifs, c'est une expérience nouvelle en pleine nature avec seulement un gros sac à dos contenant tout ce qu'il nous faut. On marche, on marche et on rencontre quelques animaux.


On est sur la piste d'une sacrée bestiole, des marques au sol, profondes et portant 5 grosses cicatrices nous montrent le chemin à suivre. Alors que nous longeons la rivière qui semble couler de la montagne qui fume, notre attention est attirée vers des bruits d'eau. L'un de nous croit avoir aperçu un croco. Un crocodile rouge ! Mais, ce n'est pas possible, les crocodiles rouges n'existent qu'en bonbon. Finalement, alors qu'il revient en surface, on voit nettement une de ses nageoires : c'est une poisson, un énorme poisson rouge.  

Des oiseaux au long bec nous regardent passer sans s’échapper. Pattes dans l'eau, œil vif, ils poursuivent le mouvement de basculement de leur tête pour mieux voir sous la surface de la rivière. D'un coup comme monté sur un ressort, le bec part et perce l'eau sans bruit. Un petit poisson s'est fait pincer, ça sera le repas de l'oiseau.
Notre piste nous mène à la forêt rouge qui nous livrera quelques informations sur celui que l'on cherche, celui qui laisse ces énormes traces trop grandes pour nos pieds.
Le soir venu, il faut installer le campement, déplier la maison, sortir la cuisine, le lit, le duvet... pour passer une bonne nuit.



 Une bonne nuit, c'est vite dit. La fatigue nous permet de nous endormir rapidement mais pendant la nuit, il y a quelques visites.


Mais la visite surprise, c'est au matin qu'elle va se produire. Au moment où le soleil pointe son nez, pas possible de faire la grasse matinée, dans l'eau, dans la rivière, là où les poissons barbotaient hier soir, un énorme ours est au petit déjeuner déjà. On va passer un moment avec lui.



Puis, après avoir consommé quelques poissons rouges, c'est le temps de la sieste pour lui, on en profite pour faire une photographie de groupe avant de reprendre le chemin de l'école.

 



jeudi 17 mars 2022

Les PS2 sur la piste de l'ours

 

Ce mercredi 16 mars, la classe de petite section de madame Droz-Barthole du lycée Charles de Gaulle d'Ankara est partie à l'aventure « au pays des montagnes qui fument et des poissons rouges ». 

 


Parmi les 24 élèves de la classe, il y a peu d'enfants vraiment francophones alors leur enseignante avait travaillé au préalable, un peu de vocabulaire : « avion, nuage, décoller, voler, oiseau, poisson, renard, montagne qui fume, fumée, eau, lac, mer, rivière, herbe, arbre, une crotte, une trace, bruit, camping, tente, sac à dos, se laver, boire, manger, fruit, dormir, feu, couteau, entendre, sentir, voir ».
Ce vocabulaire maîtrisé, il a été possible de suivre les grosses traces de pattes à 5 doigts portant griffes longues pour découvrir à qui elles appartiennent. 

 




Au bout d'une longue randonnée à pied, sac sur le dos, traversant rivières, lacs et montagnes qui fument, sur la piste de cette grosse bestiole, c'est au petit matin en sortant de la tente après une nuit bien agitée que nous l'avons découvert : l'ours

 

Aventure terminée, c'est la découverte et l'essai du matériel, certain que quelques graines d'explorateur on été semées. 





 

lundi 7 février 2022

On va dormir là haut

 Combat de cerf d'Anatolie, fin janvier                                                   @Thierry Magniez

Suite aux observations indirectes des rassemblements et des combats de cerfs dans la neige, il a été difficile de résister à l'envie de les voir directement. Lors d'une première montée sur la montagne des ours, il y a une semaine, les traces de piétinement dans la neige et les images des pièges photographiques ont montré que ces affrontements ont lieu au soir ou au matin. En montant pour la journée, il est difficile d'imaginer des observations directes. De plus, il faudrait être là avant leur arrivée pour éviter tout dérangement inutile, leur alimentation doit être difficile par ces périodes de fort enneigement et de grands froids. L’accès à ces zones, en ce moment est difficile, il faut plusieurs heures de montée en ski ou en raquette ainsi, l'aller retour remplit presque la journée.

Ambiance sur le plateau, les jours les plus froids                               @Thierry Magniez
 

Avec un ami, nous avons décidé de monter pour deux jours et de passer la nuit là haut. La semaine dernière, il y avait – 17° pendant la nuit, cette semaine le temps est un peu plus doux mais la météo annonçait de fortes rafales de vent et de la neige. Après le rassemblement du matériel minimum pour passer la nuit à -10° (gros duvets, sur-sac gortex, bâche pour s'abriter du vent et de la neige, un réchaud, une popote, des vêtements chauds, un peu de nourriture déshydratée, de l'eau et le matériel photographique), on comprend que la montée va être longue et difficile. Les deux sacs à dos sont rapidement pleins et il faut prendre une luge pour le reste. Faire l'aller retour sur la montagne des ours dans la journée, c'est physique mais assez simple, la semaine dernière, je suis monté en 3h30 et redescendu en 1h30. Là, il ne faut pas trop pousser dans la montée car si nos vêtements sont trempés de sueur dans la montée, la nuit à -10° risque d'être longue.

 Paysage d'Anatolie sous la neige                               @Thierry Magniez
 

L'heure de voiture qui sépare Ankara de la montagne des ours passe très vite, les chutes de neige de la nuit ont immaculé la steppe et les rares arbres ressortent comme des squelettes sombres plantés dans un désert de blanc. Avec la voiture,on s'est arrêté encore plus tôt que la semaine dernière, l'accumulation de neige empêche l'accès au petit parking, il faut la laisser sur le bord de la piste pour deux jours. Le temps de sortir les sacs, d'enfiler les derniers vêtements, de préparer la luge et de chausser skis et raquettes, les doigts piquent déjà, les rafales de vent ne pardonnent pas. Les premières dizaines de mètres laissent penser qu'il sera impossible de monter là-haut, on est trop chargé. Le sac à dos pèse trop sur les épaules, les nombreuses couches de vêtements alourdissent les mouvements, le boîtier photographique accroché aux sangles du sac se balance de droite à gauche, l'objectif photo vient taper sur le haut de la cuisse à chaque pas et la luge fait comme si on avait oublié de desserrer le frein à main. Le froid est vite oublié, le moteur déjà chaud et l'ensemble de tous ces gènes commencent déjà à taper sur les nerfs. On ralentit, on s'arrête tous les 10 mètres pour resserrer les sangles du sac à dos, régler la hauteur d'accroche de l'appareil photo pour qu'il ne gène plus, fixer la luge autrement … de petit mieux en petit mieux, le moral revient. On commence à passer au dessus du village, les chiens de protection des troupeaux aboient en nous voyant passer en surplomb des maisons qu'ils surveillent. Ça va être très très long cette montée. Sur la piste, on distingue encore légèrement mes traces de la semaine dernière et l'on peut voir que deux personnes les ont suivies. Je suis déjà entrain d'imaginer que peut être ces personnes ont suivi les traces de skis jusqu'aux pièges photographiques. La neige facilite le pistage pour tout le monde.

 

Il est impossible de monter en ce moment sans les skis ou les raquettes                               @Thierry Magniez
 

Malgré le vent, la neige qui tombe, il commence à faire bien chaud, on commence à enlever des couches pour éviter de suer et c'est reparti. La progression est lente, on dépasse juste les dernières maisons du village, l'odeur du charbon qui brûle dans les poêles commence à disparaître. On peut y arriver mais il va falloir une bonne partie de la journée pour monter, on se résigne à monter très doucement. Des loups sont passés devant nous cette nuit sur le chemin, leurs traces ne sont pas encore effacées par la neige qui tombe. On imagine qu'ils rodent autour du village dans la nuit à la recherche d'un truc à se mettre entre les crocs. Les chiens ont du avoir du boulot cette nuit. Là, des traces toutes fraîches, même pas un flocon dessus, il est là juste devant nous, il descendait la piste vers le village et en nous entendant, il est parti en courant à 90° droit dans la forêt. Je ne sais pas ce qu'il s'est imaginé en nous voyant monter en soufflant comme des buffles. On n'a pas l'espoir de voir qui que ce soit pendant la montée, les fixations des skis grincent comme une vieille porte à chaque pas et les raquettes répondent par un claquement sec. Notre montée ne sera pas un secret pour les animaux de la forêt. Alors que l'espoir d'une montée possible commence à nous rendre le cœur plus léger, comme une malédiction, la neige commence à coller aux skis. Au départ, on les sent qui ne glissent plus puis rapidement, ils sont lourds, lourds, de plus en plus lourds comme si on avait des grosses pattes. Les montagnards disent que ça botte et là, moi, ça commence à me brouter, me brouter grave. Cette montée est vraiment pénible, ce n'est pas possible. En frottant les skis, je retire le plus gros des paquets de neige de la semelle des skis mais au bout de deux pas, c'est déjà lourd. Alors, la cocotte chauffe encore un peu et je finis par taper sur le quart du ski avec mon bâton pour décrocher la neige. Le bâton casse net, c'était de beaux bâtons en carbone. Me voilà, tout rouge dans ce paysage tout blanc avec les pattes arrières lourdes et collantes et une patte avant plus courte que l'autre. C'est à ce moment que venant du village en contre bas, l'appel à la prière du muezzin arrive jusqu'à nous puis celui du village d'à côté démarre en décalé. Je décide de prendre cela comme un encouragement et nous voilà repartis.

 Progression dans un univers de blancs                               @Thierry Magniez

Doucement, pause après pause, on monte. Après les pistes de loups au dessus du village, la neige reste vierge. Les traces de pas qui suivaient la piste laissée par mes skis la semaine dernière ont rapidement abandonné la montée. Nous grimpons dans un beau blanc pur qui recouvre même une bonne partie des arbres. Notre respiration forte, le claquement des raquettes et le grincement des skis accompagnent le chant du vent, pas un autre bruit, la neige étouffe tout les sons. Ensuite, pendant presque toute la montée, on ne croisera pas une piste d'animal, c'est comme si on rentrait dans un monde où le blanc a tout endormi. Cette montée a duré plus de 6H. 6H au bout desquelles nous avons terminé trempés de sueur.

 Même quand la zone est plus ouverte, la visibilité est limitée                               @Thierry Magniez
 

Il neige encore plus fort, sortis de la forêt, on arrive dans la zone ouverte où les cerfs se rassemblaient la semaine dernière, le vent est beaucoup plus fort. Ce n'est pas notre petite bâche qui va nous abriter. On va geler sur place, les couches de vêtements enfilés sur ceux qui sont mouillés, on cherche une solution pour préparer le camp et manger un peu. Cette zone d'alpage est fréquentée pendant la bonne saison par un berger et son troupeau, sur le premier petit plateau, il y a un parc où il rassemble ses moutons chaque nuit d'été. On y est rapidement et ce sera le refuge idéal pour cette nuit.

 Refuge dans un parc à bestiaux                               @Thierry Magniez

Il y a même un petit samovar qui traîne et qui va nous permettre d'avoir de l'eau chaude. Bâche tendue dans le parc à bestiaux, on allume le samovar dans lequel, la neige fond rapidement. Le camp est monté pour cette nuit, on casse la croûte et on peut aller pister un peu avant la tombée de la nuit. En prenant bien soin de rester en lisère de forêt pour ne pas être trop visible, on inspecte les différentes combes et plateaux, on relève les pièges photographiques. Pour le moment il n'y a pas grand chose, un lièvre qui vient de passer, quelques traces plus anciennes de cerfs et de sangliers. Sur les caméras, on peut voir le passage régulier durant la semaine des cerfs et des sangliers. On a même plusieurs grands cerfs qui sont venus manger des lichens devant la caméra et s'affronter en sous-bois en plein jour. Un gros sanglier Attila est passer plusieurs fois. Ils sont bien là mais pas exactement dans cette zone. 

 Les cerfs mangent les lichens sur les branches des pins                            @Thierry Magniez
 

La nuit tombe et l'on poursuit les observations plus en altitude. Dans le noir, avec les lunettes infrarouges, on trouve enfin une zone de piétinement, là où les cerfs se sont affrontés, ces traces datent de ce matin probablement. Demain, il va falloir monter encore ils ont l'air d'être sur le plateau du haut. On retourne au camp, un peu de thé pour se réchauffer et hop dans les duvets pour une petite nuit dans la neige.

 Le matin, la météo n'est pas meilleure                               @Thierry Magniez
 

Au petit matin, pour repartir chercher les bestioles, il faut sortir des duvets, c'est toujours une étape un peu difficile, sortir de son cocon bien chaud dans le froid du matin pour enfiler ses vêtements. Plus c'est rapide, moins c'est pénible et il faut rapidement se mettre en activité pour se réchauffer. Une tasse de thé tiède de la veille, resté pourtant dans le thermos, permet de sentir un peu de chaleur. On ne perd pas de temps, on veut monter sur le plateau où les cerfs semblent actifs. On prend la même piste que la veille dans la nuit et on grimpe doucement à couvert. Régulièrement on débouche sur des petites zones ouvertes où nous approchons avec précaution et restons un bon moment en lisère pour tenter de déceler une activité ou un passage. Il neige toujours, le vent est un peu plus faible. On débouche enfin sur le plateau du haut où un cerfs est entrain de manger les lichens sur un vieux pin. Il nous repère en premier et rentre dans la forêt. On le laisse tranquille et on poursuit notre route en amont du plateau. Le paysage est splendide, le vent et la neige redoublent, on se retrouve dans le blanc presque total. Seules quelques silhouettes moins blanches sont parfois visibles sur notre progression. Là, il faut bien connaître son terrain et se repérer à la topographie car on perd tous les repères habituels. Le vent est de face, les flocons fouettent le visage et on avance les yeux plissés. Les flocons se déposent sur les cils et fondent doucement pour s'écouler en larmes doucement. D'un geste, le bord du gant essuie régulièrement les yeux pour y voir plus net. On se dit que ce n'est pas dans ces conditions que l'on va observer des bestioles quand devant nous juste sur notre trajectoire, on rencontre une belle piste de loup. Des grosses empreintes bien visibles, pas un flocon dessus, il est là dans le blanc autour de nous. Vu la profondeur de la piste, il a autant de mal que nous pour avancer dans cette neige profonde. On suit sa piste un moment pour voir où il va et il nous emmène en bordure de plateau à l'opposé de notre arrivée. On y trouve également de nombreuses traces de cerfs venus manger des arbustes. Ils laissent une trace comme un nid géant. Ces arbustes épineux forment des gros coussins avec la neige sur eux. Ils sont invisibles. Les cerfs les trouvent, ils enlèvent la neige en grattant et ils mangent les branches et les tiges ne laissant que les premières branches plus costaux. Une fois partis, ça donne l'impression d'un nid de 2 à 3m de diamètre.

 

Lors qu'un cerf a mangé un buisson qui se trouvait sous la neige                              @Thierry Magniez
 

Notre loup suit un moment les traces de cerf pour avancer plus facilement dans la poudreuse puis il fait une grande boucle doucement. « J'ai compris ! », il va remonter en coupant à couvert par la forêt vers la zone d'où il vient et sûrement remonter sur la crête où les pistes vont presque chaque fois. Nous abandonnons sa piste et montons plus en amont pour nous poster en lisière d'une zone plus ouverte où on aura peut être la chance de le voir passer, c'est là que j'en ai observer un, peut être lui, la semaine dernière. Il fait toujours aussi blanc quand on se pose au pied des deux gros vieux pins où je me poste souvent. La vue y est habituellement dégagée, on est abrité et caché par les deux arbres. J'aime rester là des heures à l’affût d'un passage. Mais aujourd'hui, pas de chance, la météo est vraiment mauvaise, on est dans le blanc. En arrivant, on voyait tout de même à 100m, maintenant la visibilité se referme, le blanc semble nous absorber doucement. On prend la décision de redescendre doucement, il faut tout de même retrouver son chemin. Skis et raquettes rechaussés, comme deux fantômes, on avance l'un derrière l'autre. Les quelques mètres qui nous séparent, paraissent plus long tellement il fait blanc. Pour ce retour au camp, nous avons le vent dans le dos et heureusement. Au bout de quelques minutes, on recroise la piste du loup. C'est toujours réconfortant quand on a imaginé sa trajectoire et que finalement sans le voir, il est bien passé là. La rencontre a été ratée de peu, une question simple question de visibilité. Il est parti en amont sur notre gauche, vers la crête où il y a les gros blocs avec de nombreuses cavités, il a probablement rejoint ses quartiers. Un peu plus loin, on trouve la piste qu'il a laissé lors de sa descente. Le retour au camp se fait presque à tâtons dans le blanc, plusieurs fois, nous perdons nos repères et c'est toujours grâce à la topographie que nous retrouvons la direction du camp.

Le loup que nous avons cherché à observer, ici pris au piège photographique                @Thierry Magniez


 

Il est 13h quand nous rentrons au parc à bestiaux où est le reste de notre matériel, juste le temps de se faire à manger, de démonter le camp pour ne laisser aucune trace de notre passage et de faire route inverse vers la voiture.

mardi 18 janvier 2022

Sur la piste des loups

 Sur le piste du loup                                                        @Thierry Magniez
 
Depuis plus d'un an et demi, je surveille cette montagne de 20km carré, proche d'Ankara en y allant au moins une fois par semaine. Je sais qu'il y a une meute de loups sur ce territoire, avec un maximum compté, grâce aux pièges photographiques, de 7 loups en convoi et ce plusieurs fois à différents lieux de passages. J'ai découvert aussi qu'un couple s'est isolé de la meute a eu des jeunes aux printemps, dans le centre du territoire. Sur les images du piège photographique, il est possible de voir que les jeunes n'étaient pas dans le convoi donc ils sont plus que 7. 

 Loups d’Anatolie pris au piège photographique                                @Thierry Magniez
 

Lors de la séance de pistage de début février, j'ai trouvé en arrivant plusieurs pistes de loup solo à différents endroits et n'allant pas dans la même direction. Puis plus haut sur le massif, je suis tombé sur une petite clairière de crête avec une intense activité de loup : dans la poudreuse, j'ai observé des courses, des roulades, des poursuites. Les traces étaient profondes et toutes fraîches puisque sans flocons dedans malgré les fortes précipitations de neige. Donc, ils sont là autour de moi dans le sous-bois. J'ai essayé de compter le nombre d'individus mais il y avait tellement de pistes dans tous les sens, tournant en rond pour se rejoindre que c'était impossible. Les seules informations que j'ai tirées de ces observations, c'est qu'ils sont nombreux, de différentes tailles de pattes, qu'il n'y a pas les jeunes de cette année, qu'ils ne sont pas simplement de passage. Ils sont en confiance ici au vue du temps qu'ils ont passé à jouer. On n'est pas en limite mais dans leur territoire. J'ai laissé deux pièges photographiques sur place et je suis parti rapidement pour essayer de leur montrer que je ne suis que de passage. La semaine prochaine, Il sera peut être possible de les observer directement en allant passer une nuit dans ce coin.

 La piste fraîche sans neige dans les empreintes                               @Thierry Magniez
 

Continuant à monter en suivant la crête, rapidement j'ai croisé la piste de 2 adultes à grosses pattes. L’observation de leurs empreintes m'a permis de déduire qu'ils viennent juste de passer (pas de neige dans les empreintes) et qu'ils avancent lentement (empreintes rapprochées, zones de piétinement). J'ai donc décidé de les suivre sans vraiment l'espoir de les rattraper mais histoire de faire connaissance en faisant un bout de route ensemble ou presque. Ça a duré 4h. 4h à avancer rapidement dans la neige entre les branches de la forêt avec les skis dans le dos. La plupart du temps en dévers. Ils ont parcouru tout le versant nord perpendiculairement à la pente. 4h à se prendre pour un loup , à essayer d'observer autour, à suivre les traces, à imaginer où je passerais si j'étais loup, avancer rapidement sans faire trop de bruit. Il fait froid, il ne faut pas trop transpirer, quand on est trempé de sueur, ça ne sèche pas, ça gèle. Malgré une progression que je pensais rapide, rapidement j'ai commencé à observer de la neige sur les empreintes, signe qu'ils avaient pris de l'avance. Effectivement, ils sont passés au trot, leur rythme préféré pour parcourir de grandes distances.

 Le sous-bois, lieu du suivi                               @Thierry Magniez
 

Au bout de 2h, arrivant en fin de versant nord, ils sont légèrement remontés vers un lieu que je connais bien puisque c'est là que la meute a passé le plus froid de l'hiver dernier. Ralentissant la cadence, le jeu a commencé. La rencontre d'un troisième compère a changé leur attitude. Ils ont commencé à mêler leurs pistes, ils se séparaient pour remonter ou descendre, prenant des directions différentes et allant assez assez loin pour ensuite se rejoindre. Parfois, il y avait trois pistes différentes. J'ai commencé à suivre ces pistes divergentes, une première fois puis une seconde fois. Chaque fois, ils se retrouvaient au même point tous les trois. Ces points se trouvaient sur la trajectoire globale qu'ils empruntent depuis le début. On est sur la même direction depuis des km. La fatigue venant, j'ai décidé de ne plus suivre ces traces divergentes et de suivre la direction principale. Chaque fois, je quittais leurs empreintes et je retombais sur leurs pistes un peu plus loin. Au bout d'un moment, il y avait de moins en moins de neige dans les empreintes. Alors je me suis dit « si je me rapproche c'est qu'ils le veulent bien ».

 La piste avec un peu de neige dans les empreintes                               @Thierry Magniez

Ils commencent à m'observer :
On continue en diminuant le rythme, progressant en altitude, l'épaisseur de neige augmente. Je ne veux pas perdre de temps en fixant les skis et de toute façon, le sous-bois et encore trop dense pour passer avec eux aux pieds. Les loups sont juste devant. Les pistes me montrent que régulièrement en passant sous un relief, l'un des loups fait un détour, une boucle vers le haut revenant en arrière pour se positionner sur ce haut point et observer leur arrière. Trois fois, j'ai observé cette démarche. Chaque fois, sur le relief, il y a plein de traces, l'individu piétine il s'assoit, il semble être resté un bon moment, peut être le temps de m'attendre puis il revient dans ses traces pour rattraper les autres. Je suis observé.

Il y a un mois, en suivant un autre loup, nous avons ainsi pu échanger un regard. Il avait utilisé la même technique et il m'a attendu. Quand je l'ai vu, il a filé. Là, je n'ai pas réussi à les voir et j'ai continué à suivre car j'avais un piège photographique dans le coin. J'ai donc suivi les empreintes sans me presser.

 Ils sont la un peu plus haut sur la crête, la forêt les cache                               @Thierry Magniez

Surprise, la piste des trois loups va directement au piège posé la semaine précédente. Ils vont jusqu'à l'arbre où est le piège en bordure de combe ouverte, ils piétinent autour du tronc du côté opposé au piège et repartent dans une nouvelle direction, droit vers la crête. Arrivé sous cette arbre, je ne comprends pas pourquoi, ils sont venus jusque là, marquant une pause et repartant dans une nouvelle direction. Je récupère le piège, j'y reste un bon moment en me disant que de toute façon, ils sont partis loin. Puis rééquipé de tout mon barda, je remonte la piste des loups qui semble aller vers la direction que je dois prendre pour rentrer au plus court.

 La lisière de forêt où nos chemins se séparent                               @Thierry Magniez

En route pour le retour, je marche sur la piste des trois loups, il y a que très peu de neige dans les traces, les loups semblent aller très lentement, ils marchent en faisant de petit pas. Parfois, on peut voir qu'ils ont fait demi-tour et une pose en regardant vers l'arrière. Je pense au fait qu'ils soient allés jusqu'à l'arbre où est le piège, une coïncidence, ça semble peu probable tout de même. En même temps, les pièges ne sont pas placés au hasard, je les dispose aux lieux de passage, aux endroits importants pour eux. Il y a peut être aussi mon odeur du côté de cet arbre. J'y suis parfois resté en affût presque une journée entière. Ça fait plus d'un an et demi que je viens dans ce coin, ils reconnaissent peut être mon odeur. Je tourne tout ça dans ma tête pour essayer de comprendre pourquoi, ils sont allés droit à cet arbre. La tête dans mes pensées suivant par reflex les empreintes dans la neige, je ne m’aperçois pas de suite que les empreintes sont on ne peut plus fraîches, aucune neige dedans. Ils m'attendent, c'est complètement fou. Ils sont là juste devant sur la crête, j'imagine mais il y a beaucoup trop de végétation pour les voir. J'aurais bien fait une pose ici sans avancer plus pour voir s'ils viennent mais avec l'effort intense que je viens de faire, la neige qui tombe et ce vent fort, je vais attraper froid, geler sur place, je ne dois pas me refroidir. Tout en tendant l'oreille, j'avance doucement jusqu'à la crête. En montant ces quelques dizaines de mètres, je constate que les empreintes aux sol se remplissent très vite de neige. Il ne faudra pas longtemps pour que les empreintes soient effacées. En peu de temps, je débouche sur la crête, une zone plus ouverte avec un vent glacial. Ils viennent juste de partir. Ils sont restés un bon moment sous les derniers arbres, les pattes tournées vers la position où j'étais. Les trois ensemble devaient m'observer, m'écouter, me sentir. Je pense que c'est quand j'ai commencé à remonter vers la crête qu'ils sont partis. En regardant les traces, on voit qu'ils se sont lancés dans la pente en courant, ils ont redescendu le versant sud tout droit pour retrouver la forêt un peu à contre bas.

 Paysage blanchi par le froid                               @Thierry Magniez
 

J'ai quitté ces trois loups à la lisière de la forêt puisque je devais aller vers l'est et qu'ils sont partis vers l'ouest. Même si l'on ne voit pas les individus lors de ces bouts de chemin plus ou moins ensemble, on apprend beaucoup sur les animaux que l'on piste et je suis certain qu'ils vont petit à petit s’habituer à mon odeur.

vendredi 14 janvier 2022

pister

 La piste du renard passé là aux première heures du jour                               @Thierry Magniez
 
Pister, ça semble dépassé comme une technique d'un autre temps, celle de l'homme chasseur qui suit une piste pour se nourrir : suivre, traquer, abattre, manger. Non, c'est tellement plus en se contentant de suivre. Le pistage se fait à partir d'une trace, d'une empreinte, d'une couche, d'un excrément, d'une griffure, d'un frottement, d'un poil sur une branche, de restes de repas et l'enquête peut commencer. Après observation méticuleuse de cette première découverte, la considérer comme un indice puis en chercher d'autres pour comprendre un déplacement, les limites d'un territoire, des habitudes alimentaires. Utiliser nos 5 sens pour pister, c'est ce qu'il y a de plus complet, de plus informatif pour essayer d'interpréter la vie animale. Tous ces indices d'activités sont comme des messages qu'il faut apprendre à lire pour comprendre le langage utilisé par les animaux d'un milieu naturel. 
 
 
 Traces de griffes et dépôt de poils d'ours sur un arbre                               @Thierry Magniez

Chaque animal dans un milieu laisse des indices olfactifs, visuels ou sonores. Ces marques peuvent être les traces laissées involontairement lors d'une activité mais elles peuvent être aussi des traces volontaires pour communiquer avec les autres comme dans les cas de marquage de territoire, de cris d'alarme ou de recherche de partenaire pour la reproduction. Pour les autres animaux, ces indices peuvent être considérés comme des messages permettant une communication interspécifique qui guidera leurs activités. Pour se protéger, manger, se reproduire cette communication interspécifique est indispensable. De passage dans ce milieu, on est souvent sourd vis à vis de cette communication riche et complexe : en randonnée, en balade, à la recherche de champignons ou de belles images nos activités dans le monde animal sont multiples, laissant de nombreux indices pour les autres espèces, on s'attarde peu à lire les messages des autres.
 

 Empreintes d'un jeune ours sortie pendant un redoux cet hiver                       @Thierry Magniez
 

Le chasseur piste pour tuer, là c'est tout autre chose, on piste pour comprendre.
Dans un environnement, toutes les espèces vivent à partir des autres, nous y compris. Pour une espèce, l'apparition ou la disparition d'une autre espèce ont toujours des conséquences directes ou indirectes qui influenceront leurs activités, nous y compris. Chaque animal échange des informations avec les autres pour adapter ses activités à celles des autres, pourquoi pas nous ? Pister permet d'écouter et de comprendre les autres animaux qui vivent avec nous.

 

 Empreintes de loup                               @Thierry Magniez
 
Déplacement de la meute, ils sont 2 sur l'image mais 5 autres suivent     @Thierry Magniez
 

Pas besoin de matériel technique, lourd ou coûteux, on est comme les autres animaux naturellement tout équipé : nos 5 sens. La majorité des animaux a développé des adaptations pour optimiser certains sens alors que notre mode de vie ne nécessite pas de sens optimisés. On se contente généralement d'une sensibilité moyenne voir médiocre, ce qui ne nous aide pas pour percevoir les messages laissés par les autres animaux. Pour pister, il faut donc être plus attentif : prendre le temps d'observer autour de soi, tendre l'oreille à toutes sortes de sons, ne pas hésiter à manipuler, toucher, trifouiller, utiliser son nez ou sa bouche pour sentir ou goûter. Il faut faire travailler ses sens.
Certains livres guides, la logique, la réflexion permettent ensuite d'interpréter ces stimulus comme des messages et c'est ensuite comme l'apprentissage d'un langage universel.

 Empreinte de loup                               @Thierry Magniez

jeudi 6 janvier 2022

Voyage au pays de montagnes qui fument et des poissons rouges

 
Ce matin, pour les élèves de la classe d'Andronique, classe de moyenne et petite section du lycée français Charles De Gaule d'Ankara, c'était l'expédition. 
Le voyage au pays des montagnes qui fument et des poissons rouges a été vécu comme une véritable aventure. Matériel d'expédition et photographies ont rendu le récit de cette histoire plus réel. A voir tous ces yeux et ces bouches grands ouverts, ils y sont vraiment partis.

 
 
Nous avons suivi pas après pas la piste de l'ours du Kamtchatka qui nous a permis de découvrir les relations qu'il a avec les autres êtres vivants dans ces milieux naturels. Indice après indice, nous avons découvert énormément d'informations sur les habitudes de l'ours. De formidable rencontres animales ont lieu lors de se spectacle tout en découvrant la vie en expédition.
 

 
 


Ce travail de sensibilisation à partir d'une histoire qui ne se passe pas en Turquie est une introduction à un éventuel travail sur les ours d'Anatolie.

vendredi 17 septembre 2021

Le guetteur

 

Sanglier guetteur venu observer pour voir si il y a danger                                @Thierry Magniez

Cette semaine, en repérage sur les activités des cervidés pour la période de brame, on est venu m'observer. Mercredi matin, parti tôt, il pleut. L'appareil photo en bandoulière, sur un plateau du versant nord de la montagne des ours, tout est calme. Les pièges photographiques relevés m'indiquent le passage d'un ours la nuit précédente et la présence d'une troupe de sangliers de tous ages et de toutes tailles. Mais là, à part le clapotis des gouttes de pluie sur les feuilles de chêne et le sifflement du vent sur la crête, les nuages traversent les cimes des arbres en silence. 


Il fait froid. Un froid humide qui pénètre les vêtements et engourdit les mouvements. Doucement, de buisson en buisson, le plateau livre les traces des récents passages. De nombreuses branches de chêne, d'églantier, d'aubépine sont déchiquetées et projetées au sol. Sur ce sol d'herbe humide, les feuilles des branches déchirées, encore vertes et sans trace de dessèchement permettent de dater de cette nuit l'acharnement des cerfs. A grands coups de bois, c'est pour marquer leur territoire qu'ils s'attaquent ainsi aux buissons des lisières de clairière. Espérant en rencontrer un encore présent, je cherche dans ce labyrinthe de végétation épineuse. Un bruit. Devant, à cinquante mètres peut être, les bosquets bougent, une branche craque, des feuilles s'agitent. Je m'accroupis et reste immobile le plus petit possible. Rien ne me cache, je suis au milieu d'un passage entre deux buissons. Au moment de me déplacer pour me mettre hors de vue, une tête sort du buisson. 

Je ne bouge plus. En appui sur une jambe, je le regarde par dessus mon appareil photographique. Cinquante mètres, c'est assez loin, son regard est plus interrogateur qu'agressif mais il est costaud le bestiau. Un long moment commence. Ni lui ni moi, ne bougeons. Nous faisons statues jusqu'au moment de la crampe. Impossible de rester sur cette jambe dont les muscles contractés tirent de plus en plus. Cédant à la douleur, je rapproche doucement l'autre jambe pour changer d'appui. Ce mouvement ne passe pas inaperçu et la réaction est instantanée. Sur au moins dix ou vingt mètres, la bête fonce, elle charge à travers les buissons, elle claque des pattes, le sol transmet de lourdes vibrations. Je ne bouge plus, immobile face à cette charge, le domuz (sanglier en Turc) s'arrête à une vingtaine de mètres. L'absence de réaction de ma part l'a rassuré, on dirait. Après avoir soufflé fortement deux ou trois fois, une nouvelle phase interrogative reprend. Cette fois, je suis mieux disposé, accroupi mais sur mes deux jambes, je peux rester longtemps ainsi. Il doute, je le vois. Il ne comprend pas ce qu'il a devant lui. 

Vingt mètres. Il reste de la distance pour réagir à une vraie charge. Il hésite, semble vouloir faire demi-tour puis refait face. Il avance indécis mètre par mètre. Je vois sa queue dressée, signe d'inquiétude ou de nervosité. Moi aussi, je suis indécis. J'ai deux solutions : rester ainsi immobile, le laisser approcher sans lui montrer ce que je suis, au risque qu'il se fâche en étant trop prêt ou me présenter pour qu'il sache à qui il a à faire. Jusqu'à ce que cinq mètres nous sépare, j'ai adopté la première solution mais cinq mètres, ce n'est vraiment pas beaucoup et il me paraît énorme. Alors, j'envisage la deuxième solution. Me présenter. Je peux me lever doucement pour lui montrer ma silhouette mais j'ai peur de sa réaction à cette si faible distance. Je peux bondir sur mes deux jambes pour me faire le plus grand possible et même crier afin de l’effrayer et déclencher sa fuite mais je n'ai pas fait toute cette approche pour finir par lui faire peur si toutefois ça marche. Je décide donc de stopper son avancée progressive en lui parlant et je lui lance un timide "Comment tu vas toi ?". Je n'avais même pas terminé ma courte phrase que d'un bond, il m'avait tourné le dos et repartant vers le buisson protecteur, il déclencha la fuite de plusieurs dizaines de ses congénères. 

Souriant, je pense aux longues minutes durant lesquelles, toute cette troupe cachée dans les buissons nous a regardés avec peut être un peu de suspens.      

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Thierry Magniez travaille sur la biodiversité de l'Anatolie depuis 2021. Pendant plusieurs jours, chaque semaine, il se rend à moins de...