vendredi 17 septembre 2021

Le guetteur

 

Sanglier guetteur venu observer pour voir si il y a danger                                @Thierry Magniez

Cette semaine, en repérage sur les activités des cervidés pour la période de brame, on est venu m'observer. Mercredi matin, parti tôt, il pleut. L'appareil photo en bandoulière, sur un plateau du versant nord de la montagne des ours, tout est calme. Les pièges photographiques relevés m'indiquent le passage d'un ours la nuit précédente et la présence d'une troupe de sangliers de tous ages et de toutes tailles. Mais là, à part le clapotis des gouttes de pluie sur les feuilles de chêne et le sifflement du vent sur la crête, les nuages traversent les cimes des arbres en silence. 


Il fait froid. Un froid humide qui pénètre les vêtements et engourdit les mouvements. Doucement, de buisson en buisson, le plateau livre les traces des récents passages. De nombreuses branches de chêne, d'églantier, d'aubépine sont déchiquetées et projetées au sol. Sur ce sol d'herbe humide, les feuilles des branches déchirées, encore vertes et sans trace de dessèchement permettent de dater de cette nuit l'acharnement des cerfs. A grands coups de bois, c'est pour marquer leur territoire qu'ils s'attaquent ainsi aux buissons des lisières de clairière. Espérant en rencontrer un encore présent, je cherche dans ce labyrinthe de végétation épineuse. Un bruit. Devant, à cinquante mètres peut être, les bosquets bougent, une branche craque, des feuilles s'agitent. Je m'accroupis et reste immobile le plus petit possible. Rien ne me cache, je suis au milieu d'un passage entre deux buissons. Au moment de me déplacer pour me mettre hors de vue, une tête sort du buisson. 

Je ne bouge plus. En appui sur une jambe, je le regarde par dessus mon appareil photographique. Cinquante mètres, c'est assez loin, son regard est plus interrogateur qu'agressif mais il est costaud le bestiau. Un long moment commence. Ni lui ni moi, ne bougeons. Nous faisons statues jusqu'au moment de la crampe. Impossible de rester sur cette jambe dont les muscles contractés tirent de plus en plus. Cédant à la douleur, je rapproche doucement l'autre jambe pour changer d'appui. Ce mouvement ne passe pas inaperçu et la réaction est instantanée. Sur au moins dix ou vingt mètres, la bête fonce, elle charge à travers les buissons, elle claque des pattes, le sol transmet de lourdes vibrations. Je ne bouge plus, immobile face à cette charge, le domuz (sanglier en Turc) s'arrête à une vingtaine de mètres. L'absence de réaction de ma part l'a rassuré, on dirait. Après avoir soufflé fortement deux ou trois fois, une nouvelle phase interrogative reprend. Cette fois, je suis mieux disposé, accroupi mais sur mes deux jambes, je peux rester longtemps ainsi. Il doute, je le vois. Il ne comprend pas ce qu'il a devant lui. 

Vingt mètres. Il reste de la distance pour réagir à une vraie charge. Il hésite, semble vouloir faire demi-tour puis refait face. Il avance indécis mètre par mètre. Je vois sa queue dressée, signe d'inquiétude ou de nervosité. Moi aussi, je suis indécis. J'ai deux solutions : rester ainsi immobile, le laisser approcher sans lui montrer ce que je suis, au risque qu'il se fâche en étant trop prêt ou me présenter pour qu'il sache à qui il a à faire. Jusqu'à ce que cinq mètres nous sépare, j'ai adopté la première solution mais cinq mètres, ce n'est vraiment pas beaucoup et il me paraît énorme. Alors, j'envisage la deuxième solution. Me présenter. Je peux me lever doucement pour lui montrer ma silhouette mais j'ai peur de sa réaction à cette si faible distance. Je peux bondir sur mes deux jambes pour me faire le plus grand possible et même crier afin de l’effrayer et déclencher sa fuite mais je n'ai pas fait toute cette approche pour finir par lui faire peur si toutefois ça marche. Je décide donc de stopper son avancée progressive en lui parlant et je lui lance un timide "Comment tu vas toi ?". Je n'avais même pas terminé ma courte phrase que d'un bond, il m'avait tourné le dos et repartant vers le buisson protecteur, il déclencha la fuite de plusieurs dizaines de ses congénères. 

Souriant, je pense aux longues minutes durant lesquelles, toute cette troupe cachée dans les buissons nous a regardés avec peut être un peu de suspens.      

dimanche 12 septembre 2021

C'est la rentrée

Jeune femelle ours brun observée dans la région d'Ankara                                @Thierry Magniez

Début septembre, c'est la rentrée, la fin des vacances scolaires. Loin et plongé dans des occupations estivales, ça fait deux mois exactement que je n'ai pas mis les pieds sur la montagne des ours, pourtant mes pensées y ont souvent vagabondé. Dès mon retour en Anatolie, je suis reparti mettre mes pas sur les pistes de l'ours. J'avais laissé un piège photographique pour mémoriser les passages du lynx sur le bord de son territoire. C'est donc par le relevé des ces captures que je commence. Au total, 20 déclenchements permettent de connaître le passage de 6 espèces : écureuil, marte, cerf, loup, lynx, ours. Voici quelques un de ces passages.
 
Les chaleurs de cet été ont asséché les points d'eau les plus petits, la surfréquentation menace là où l'eau est encore présente. Difficile de passer inaperçu, Il fait sec, la forêt craque à chaque pas. Pas d'eau, la végétation n'a pas poussé récemment, les pistes d'animaux sont bien marquées. C'est bientôt la saison des amours pour les cerfs, leurs chants provocateurs vont résonner dans l'obscurité de la forêt. De piste en piste, les traces de cerfs et les couches (lieux où ils se reposent) me mènent sur les zones où ils sont. En progressant lentement, j'en fais déguerpir un qui ne m'ayant pas vu reste dans les parages. Accroupi derrière une souche, j'écoute, j'observe, les bruits un peu plus loin m'indiquent sa position, il semble faire un cercle pour revenir là où il était, la forêt est dense sur ce versant il est difficile de l'apercevoir. Entre les branches, je parviens difficilement à faire quelques images. 
 
Cerf  rouge d'Anatolie (Cervus elaphus)                                              @Thierry Magniez
 
D'autres bruits en contrebas dans une combe me laissent penser qu'il n'est pas seul. Vingt minutes plus tard, notre cerf a disparu doucement sans faire de bruit. Par contre dans la combe, ça se rapproche. Régulièrement des craquements de branches, des feuilles qui bougent indiquent la position de la bestiole. L'animal remonte la combe sur le versant où je suis mais un peu plus à l'ouest. Alors, doucement en avançant de pierre en pierre pour éviter de faire craquer les feuilles et les branches du sol, je me déplace pour essayer de me positionner au bon endroit. Le vent remonte aussi la pente, ce qui me laisse des chances de passer inaperçu. Quelques minutes plus tard, je me retrouve à une dizaine de mètres des branches qui bougent. C'est là que je distingue différentes sources de bruit, ils sont plusieurs, ce n'est pas un animal mais un groupe. J'espère être assez proche pour pouvoir distinguer ces vagabonds des bois. En voilà un qui renifle plusieurs fois comme pour sentir une odeur, ce ne peut pas être la mienne. Bien calé dans la végétation, j'observe une première forme qui avance en bousculant les branches, ce n'est pas cette forme trop mêlée à la végétation qui m'indique qui c'est, ce sont les reflets, ces reflets comme argentés. 
 
Reflet argenté caractéristique de l'ours brun                                              @Thierry Magniez
 
Voilà, je ne l'ai pas vu mais je sais déjà qui il est et j'imagine même que l'on peut dire « elle » puisqu'elle est suivie. Pour ne pas me retrouver entre la mère et les petits, je surveille bien la progression des autres vagabonds quelques mètres plus bas que leur mère. Une oreille ronde, presque blonde, dépassant d'un buisson pivote comme un télescope. La mère avance en tête attentive aux environs mais toujours avec un mouvement de l'oreille vers l'arrière pour s'assurer du suivi des troupes. 
 
Oreilles de l'ours brun qui pivotent pour orienter son attention sur une direction particulière          @Thierry Magniez
 
Les oursons sont très petits, ils sont nés cet hiver, il est très difficile de les observer dans la végétation du sous bois, impossible de faire une photographie mais on peut les apercevoir et savoir qu'ils sont deux. C'est probablement la première portée pour cette très jeune mère. Un peu plus loin, elle s’arrête, passe sous un tronc couché, se retourne et je peux la voir. Alors que les oursons gambadent tout autour, elle se redresse derrière le tronc pour profiter de quelques cynorhodons. Avec sa patte, elle attrape délicatement la branche de rosier sauvage pour porter les « fruits » à ses lèvres. 
 
La mère entrain de manger des cynorhodons d'églantier                             @Thierry Magniez

Ces cynorhodons, comme l'indique la présence des akènes (le vrai fruit présent dans les cynorrhodons) dans leurs excréments sont leur alimentation principale en ce moment. Durant encore quelques minutes, la petite famille circule dans le voisinage puis les bruits s'éloignent et les voilà partis.

mardi 29 juin 2021

Arbre à ours

 
Dans les forêts de la région d'Ankara, si l'on empreinte une piste à ours, il est courant de trouver sur sa trajectoire des arbres à ours. L'arbre à ours se remarque aux traces des frottements réguliers qui éliminent l'écorce. Contrairement aux arbres où se frottent les sangliers, les blessures affligées à l'arbre sont beaucoup plus hautes et plus profondes. Le cerf réalise aussi des entailles dans les écorces mais les bois qui lui servent à cela attaquent l'arbre de façon désordonnée. 
L'ours se frottant sur son arbre                                           @Thierry Magniez
 
Dans le cas de l'ours, on peut voir des traces parallèles qui correspondent aux traces de ses griffes et des éclatements du bois dus aux coups de mâchoires. Dans la forêt, ces arbres sont des pins et il coule de ces entailles beaucoup de sève. Au printemps l'ours fréquente souvent ces arbres sur lesquels il laisse beaucoup de poils. 
 
 
 
Mais pourquoi l'ours utilise-t il ces arbres ?

Il semble qu'il y ait plusieurs raisons : c'est un peu sa douche et son point de rencontre.
Durant l'hiver, l'ours hiberne dans une tanière et pour se protéger du froid, une couche de poils épaisse et fine appelée "le duvet" s'est développée durant l'automne. L'ours possède 3 couches de poils : "le duvet", la couche de "poils intermédiaires" et des poils longs et plus gros appelés "les poils de jarre". Cette protection thermique et aussi un très bon repère pour une foule de parasites. A la fin de l'hiver quand l'ours sort d'hibernation, il cherche à se débarrasser de cette couche de duvet et des parasites qui s'y sont logés. C'est donc à ce moment que les arbres à ours sont les plus utilisés. La sève qui coule des blessures de l'arbre l'aide à lutter contre les parasites, c'est pour cela que l'ours mord et attaque le bois. Parfois, il casse également le sommet de jeunes pins à une hauteur de plus ou moins 1,6m pour avoir plus de sève et s'en sert comme un peigne sur pied. 
 

 
 
Les arbres à ours sont également utilisés pour communiquer entre eux. L'ours a l'odorat très fin et il utilise les odeurs pour communiquer avec ses congénères. En ce frottant aux arbres, il dépose son odeur pour marquer son territoire, faire savoir qu'il est là aux autres ours de son sexe mais aussi aux ours du sexe opposé. Ainsi ces messages olfactifs servent à la reproduction et au marquage de territoire.  
 

     

mardi 22 juin 2021

Ayı ve karıncalar - L'ours et les fourmis

L'ours est un animal plantigrade (qui marche sur la plante des pieds) et il est omnivore (il s'alimente de végétaux et d'animaux). Nous allons voir ici que contrairement à l'image préconçue que l'on a de l'ours, il peut être très délicat pour son alimentation.
 
Depuis que les forestiers ont commencé l'exploitation de la forêt au sommet du massif et sur le versant nord, la faune a bien bougé. Il semble que tout le monde soit passé au sud. Les pistes et les clairières montrent de nombreux indices de passage. On y retrouve les cerfs arborant leurs nouveaux bois encore recouverts de velours. La croissance de ces bois est très hétérogène d'un individu à l'autre. La découverte d'une zone présentant des couches ( endroit où les cerfs se couchent pour se reposer) a permis de réaliser quelques clichés. 

Cerf rouge d’Anatolie rejoignant sa couche au petit matin                                               @Thierry Magniez
 
Ces cerfs ne sont pas faciles à observer car pas très nombreux, ils sont fort farouches. Ils se déplacent autant de jour que de nuit en ce moment mais leur observation avec les pièges photographiques montre bien qu'ils prennent la fuite bien avant que l'on repère leur présence. Ils ont décidément l'oreille très sensible (plusieurs centaines de mètres).
 
Diversité des bois de cerf avec velours                             @Thierry Magniez
 
Les ours sont toujours sur zone, après avoir perdu leur trace pendant quelques semaines, ils sont repassés devant les caméras de nombreuses fois tout en nous livrant une nouvelle information. Bien qu'il y ait quelques passages de nuit, c'est dans la journée qu'ils sont les plus actifs sur le massif en ce moment. J'avais remarqué que de plus en plus de rochers étaient retournés sur certaines zones ouvertes. Ce sont les ours et parfois les sangliers qui cherchent leur nourriture sous ces pierres. En passant régulièrement sur les mêmes zones, j'ai constaté que de nouveaux rochers étaient retournés. La semaine dernière, il m'est même arrivé durant la journée de passer deux fois au même endroit et de constater qu'entre mes deux passages, en pleine journée, les pierres ont encore bougées. Je l'ai raté de pas beaucoup puisque sur les roches retournées, de nombreuses fourmis sont encore très actives. J'ai donc placé une caméra sur cette zone pour découvrir par l'image qui est ce retourneur de pierres. Deux jours plus tard, de nouvelles images permettent de confirmer l'hypothèse de l'ours qui cherche à manger sous les pierres.
 
Le retourneur de rochers arrivant sur la zone ouverte                                                        @Thierry Magniez

Il est passé tous les jours presque à la même heure, c'est dommage, je n'étais pas disponible pour y faire un affût parce que là, c'était les conditions idéales. En cette fin de printemps, l'été a du mal à venir, les chaleurs se font rares et les pluies sont assez courantes : en trois mots, « il fait froid ». Et cette saison fraîche a des conséquences sur l'activité des fourmis, ce que l'ours a bien compris. Il ne sert à rien de retourner les rochers quand il fait froid, les fourmis y sont peu nombreuses. Par contre quand il y a une journée de soleil, sur les pentes ouvertes exposées au sud, ça tape vite. Les rochers emmagasinent la chaleur pendant quelques heures, ce qui satisfait parfaitement les fourmis qui augmentent leur activité sous ces petites étuves naturelles. C'est donc en fin d'après-midi, vers 15h30, 16h que notre plantigrade se pointe et à l'aide de ces bonnes griffes qu'il utilise comme un crochet, il retourne pierre après pierre pour y manger les fourmis.

 
 
Sur une autre zone, les excréments laissés par les ours montrent qu'ils ont une alimentation essentiellement constituée d'herbes. Leurs crottes ressemblent alors énormément à celles des chevaux sauvages mais ne possédant pas les mêmes enzymes digestives, leur odeur permet de bien les distinguer. La crotte d'ours s'alimentant d'herbe dégage une odeur ressemblant à l'odeur de l'ensilage, du foin fermenté alors que les excréments de chevaux possèdent cette odeur bien caractéristique du cheval, aucune odeur de fermentation. 

vendredi 11 juin 2021

J'ai presque croisé le lynx

Les nouvelles ne sont pas bonnes, des ouvriers forestiers exploitent une bonne partie de la forêt en bouleversant énormément le milieu et une grande partie des animaux qui vivaient dans ce coin de la forêt sont parties. Heureusement dans la partie plus calme du massif, il a été possible de faire de belles rencontres.

Lynx d'Anatolie sur son territoire                                                                             @Thierry Magniez
 

De grands changements sur la zone d'étude entrainent des mouvements de la population animale depuis les quinze derniers jours. Une zone comme celle-ci peut être considérée comme un point refuge. A proximité de la capitale, ce petit massif est probablement le milieu naturel le plus riche aussi proche d'Ankara. Sans route qui y mène, ce milieu est assez préservé et les animaux qui y vivent sont relativement tranquilles. Le printemps est une période capitale pour les populations animales : en plus de la reconstruction des réserves utilisées pendant la période difficile de l’hiver, la reproduction demande des ressources énergétiques supplémentaires.

Ce jeudi après 15 jours d'absence sur zone, je monte sur le massif impatient de découvrir l'évolution de la vie là-haut grâce aux pièges photographiques qui viennent compléter les observations de terrain. En prenant la piste qui grimpe sur la versant nord, je découvre de grosses traces de roues et de nombreuses branches cassées : un gros truc est passé par ici ! En même temps, j’entends les premiers chants de la tronçonneuse, un peu plus haut sur ce même versant. Je comprends que l'exploitation forestière a repris mais étant loin de la zone des pièges photographiques, je ne m'inquiète pas. A l'approche de la zone de roucoulement des abatteuses d'arbres, je commence à voir un nombre vraiment considérable de billes de bois sur le bord de la piste. De part et d'autre de cette voie, la forêt est toujours là mais l'extraction de certains arbres a littéralement labouré une bonne partie du sous bois. Cette forêt est méconnaissable, les engins sont passés partout bousculant et blessant les troncs encore debout, retournant et trainant les rochers, même ceux d'un poids considérable. Les arbustes et les plantes vivants sous l'ombre des grands arbres sont en grande partie arrachés. 

 

Impact de la coupe forestière sur l'environnement                                                              @Thierry Magniez
 

Ce ne sont pas des coupes rases, la majorité des arbres restent sur pied, seul un petit nombre est abattu mais je pense à toutes ces espèces qui en cet fin de printemps demandent calme et nourriture pour permettre leur reproduction. Alors que je pensais que la zone de travail se limitait à une petite partie du versant nord, je me rends compte que les bûcherons ont travaillé  très vite en 15 jours. Ils sont allés jusque sur la zone où les pièges photographiques suivent le loup et l'ours. Les jeunes pics étaient encore au fond de leur loge quand les arbres sont tombés. Les grands mammifères ont déserté la zone sauf ceux qui ne peuvent déplacer leur progéniture comme cette louve qui va avoir du mal à nourrir ses petits.

Forestiers qui viennent couper certains arbres sur une zone de suivi du loup                             @Thierry Magniez

Passage de la louve allaitante quelques heures après les forestiers                                           @Thierry Magniez

La louve a sa tanière proche de ce lieu jusqu'où l'abattage d'une partie des arbres a eu lieu. malgré le dérangement, l’impact sur le milieu, après le passage des forestiers, le couple de loup est toujours là. Ils sont sur cette zone depuis la fin de l'hiver, les petits sont encore à la tanière. J'ai retiré les pièges photographiques de ce lieu puisqu'ils ont été repérés par les ouvriers forestiers avec qui j'ai discuté pour montrer le suivi. Pour le moment, les sangliers, les cerfs, les chevreuils, même les lièvres ont quitté ce lieu, il faudra aller plus loin pour trouver de quoi nourrir les louveteaux.

Laie avec ses nombreux marcassins qui fréquentaient la zone avant le passage des forestiers                   @Thierry Magniez

Après discussion avec les ouvriers surpris de la présence de toute cette faune, j'ai déplacé l'ensemble des caméras vers le versant plus calme du massif mais je n'ai pour le moment plus aucun suivi des ours qui semblent avoir quitté les lieux. Ce matin pendant la rencontre avec les ouvriers forestiers à l'autre bout de cette petite montagne, le lynx passait devant une des caméras. Arrivé quelques heures après le déclenchement, j'ai minutieusement fouillé la localité mais ce n'est pas cette fois encore que je croiserai son regard.

Le lynx sur un de ses lieux de passage, il marque son territoire                                               @Thierry Magniez

En attendant un nouveau passage du chat (c'est le troisième en 4 semaines), je suis allé explorer une prairie plus difficile d’accès pour retrouver un peu de calme et peut être des animaux moins stressés. Pour se rendre sur les lieux, c'est simple, il suffit de suivre la piste que les loups ont tracée, c'est leur voie de communication pour sortir du massif. On traverse une forêt de pente puis un labyrinthe d'arbustes pour arriver sur une petite et une grande prairies n'ayant aucune autre voie d’accès simple. Une arrivée discrète me permet d'apercevoir deux beaux lièvres d'Anatolie. Ils sont énormes et font des bonds comme des kangourous. Souvent, ils sont très farouches et en quelques bonds, ils disparaissent avant qu'on ne les ai aperçus. Là, c'est tout autre chose, je ne sais pas s'ils ont déjà croisé beaucoup d'hommes avant mais, j'ai pu les approcher et m'allonger plus de 30 minutes avec eux, ils sont même venus me voir de plus près : un joli moment au milieu des fleurs et des papillons.

Lièvre d'Anatolie                                                                                                @Thierry Magniez

vendredi 28 mai 2021

L'ours est de passage

De retour sur la petite zone d'étude, au nord d'Ankara, pour voir ce qu'il s 'y passe, ou ce qui s'y est passé pendant les 3 dernières semaines puisque j'ai été absent un moment.
Au printemps, les changements sont rapides. La femelle ours avec son petit a quitté sa zone d'hivernage, là où elle passait avec son ourson plusieurs fois par semaine, il n'y a plus d'activité. Il est probable qu'elle se soit accouplée avec un des mâles qui rodent sur le massif et que chacun soit parti vivre sa vie sur un autre territoire. Un des mâles est toujours présent au sommet du massif, il y passe régulièrement. Un étalon solitaire passe aussi régulièrement sur les zones d'altitudes.
 
 
En arpentant le massif discrètement, on entend régulièrement au pied de certains arbres, les familles de pics qui appellent les parents pour obtenir de la nourriture. Si on se cache à proximité, le va et vient des deux parents s'offre à nous. L'un des parents arrive et se pose à proximité de la loge sur le tronc. Après quelques coups d’œil à droite et à gauche, l'adulte entre dans le nid pour approvisionner les jeunes. En quelques instants, le repas est pris et l'adulte ressort avec quelques déchets dans son bec afin de faire le ménage de la loge. 
 Pic épeiche nourrissant sa famille encore bien à l'abri au fond de sa loge                               @Thierry Magniez
 
Sans aller très loin, les pics trouvent rapidement de quoi élaborer un nouveau repas sous l'écorce des arbres voisins. Et le ballet reprend.
En disposant un appareil photographique sur une des zones ouvertes au sommet, il a été possible de faire la liste des animaux qui sont passés par ce point en 3 semaines : cerfs, biches, lynx, loups, sangliers, chevreuils et ours.
 
Biche passant devant le piège photographique sur la crête                                          @Thierry Magniez

La meute de loups de la zone semble absente, elle est probablement plus bas sur les zones de pâturage là où sont les cerfs et les chevaux. Seuls des jeunes mâles passent régulièrement par le sommet et en profitent pour marquer leurs passages.
 
Loup mâle qui passe sur la crête et marque son passage en urinant                              @Thierry Magniez



jeudi 6 mai 2021

Début mai, l'ourson est toujours avec sa mère

Après m'être absenté 15 jours, je retrouve l'Anatolie verte et fleurie. Sur les montagnes, le blanc des neiges ou le roux délavé des herbes grillées, ont viré au vert printemps ponctué de taches colorées. Ça fait deux semaines que je ne suis pas allé prendre des nouvelles des animaux du petit coin que j'étudie. Je vous partage quelques instants captés avec les pièges photographiques que j'utilise pour suivre leurs activités. On y voit au départ deux mâles ours qui se poursuivent, c'est normal, on était en pleine saison de reproduction des ours et nous sommes sur le territoire de la petite femelle avec son ourson. Là, ce piège est disposé sur un lieu où les loups ont tué un cheval sauvage cet hiver et où ils continuent à passer régulièrement.

J'ai réussi à photographier la mère ours avec son petit, ils sont toujours sur la zone où ils ont passé l'hiver. Même si ils s'éloignent parfois, pour le moment ils reviennent régulièrement à proximité de leur tanière. C'est le moment de la reproduction, les grands mâles circulent, ils sont plusieurs autour de cette femelle. Je n'ai pas vu de combat mais une poursuite de deux mâles. Pour le moment la femelle est toujours avec son petit.

La femelle ours et son ourson à proximité de la loge où ils ont passé l'hiver                            @Thierry Magniez

La vie explose, projetant ses couleurs, ses odeurs, ses nouvelles formes et sa chanson de printemps. Partout, ça s'écoule, ça construit, ça pousse vite, c'est comme une course pour occuper l'espace.

 

Détail du versant sud de la montagne qui correspond à la zone d'étude                               @Thierry Magniez


Comme la végétation pousse, le cortège des insectes qui s'en nourrissent circule de plante en plante. Les premiers papillons volent entre les troncs, certains stridulent pour communiquer entre partenaires en vue de transmettre la vie, ici ces deux coléoptères probablement de la famille des Glaphyridae ( deux mâles ) se battent et sont probablement à la recherche d'une partenaire.

 

Pygopleurus koniae                                                                                                 @Thierry Magniez

vendredi 16 avril 2021

En attendant la visite de l'ours

Pour tenter d'apercevoir les ours, en m’appuyant sur les observations de la semaine dernière, je suis allé me cacher du côté des rosiers sauvages. Parti à 4h du matin, arrivé sur zone à 5h45, je me glisse entre un rocher et des broussailles, avec un filet de camouflage, pour me fondre dans le paysage. C'est le lever du jour, la lumière est superbe, l'endroit est magique, la diversité des oiseaux nous enchante avec une bande son très variée. Les oiseaux sont les premiers, attirés par cette petit installation qui fait incursion dans leur environnement, rapidement, ils me rendent visite. Pouillots, traqués, pinsons, bergeronnettes et beaucoup d'autres passereaux font leur apparition. Un couple de tadornes survole la prairie, au deuxième passage, ils commencent à descendre et poussent quelques cris. C'est bon, la validation de la cachette est faite même en contrôle aérien. Au bout d'un moment ne voyant rien arriver, je m'allonge et somnole un chouilla.

Tout est calme depuis le lever du jour, seuls quelques passereaux viennent boire                             @Thierry Magniez


Me voilà peut être parti ailleurs , je ne me rappelle pas bien mais c'est un bruit de galop et les tremblements du sol qui me ramènent au réel. Au début, je ne comprends pas ce qui se passe, je reste allongé sur le dos avec une belle vue sur les nuages. Sachant que si je me redresse, je vais probablement effrayer le troupeau de bisons qui semble se rapprocher. Juste le temps d'envisager le piétinement et l'instant suivant, je suis survolé par une biche. C'est la première fois que j'aperçois une biche de ce point de vue, c'était comme un gros oiseau qui m'a survolé. Les suivantes passeront légèrement sur le côté. C'est assez efficace comme réveil. Assis dans la rosée, je les regarde s'éloigner et rejoindre la lisière de la forêt au niveau du point par où je suis arrivé il y a quelques heures. Elles ont la langue sortie et qui pend du côté droit, les oreilles en arrières, sur les photographies, on voit aussi un nuage de poils, l'effort semble aider à perdre le manteau d'hiver.
Bon ! Que se passe-t'il au juste ?
Je me dis que pour qu'elles courent ainsi tout droite devant elles, elles fuient sûrement quelque chose.

Les biches sont passées au dessus de moi et elles poursuivent leur fuite, oreilles en arrière                @Thierry Magniez

Toujours caché sous mon filet, je cherche ce qui a déclenché cette fuite. Ne voyant rien arriver, j'utilise les jumelles pour scruter les environs. Ce n'est que 10 minutes plus tard que des mouvements à l'autre bout de cette petite plaine attirent mon attention. J'ai cru voir bouger entre les buissons. Les jumelles m'aident à apercevoir d’abord 2 loups puis 3 autres qui quittent la plaine pour rejoindre la lisière forestière. Ils sont loin, peut être 600 m, régulièrement, ils s'arrêtent pour lancer un regard vers les biches, vers moi, je ne sais pas. Rapidement, ils disparaissent sous le couvert forestier alors, je scrute, avec les jumelles, je cherche derrière les branches, entre les rochers mais plus aucun mouvement. Persuadé de les avoir perdus, j’abandonne cette minutieuse recherche et pose les jumelles dans l'herbe à mes genoux. C'est là que je remarque sa présence. Depuis combien de temps est il là, à m'observer de ses yeux jaunes ? Je ne l'ai pas vu arriver. Pas un bruit, il est à découvert juste à ma gauche à quelques mètres, il est apparu comme un fantôme. Immobile, son regard perce ma cachette. Alors que les autres sont sûrement à proximité, dissimulé dans la végétation, lui a décidé de se montrer, de faire face. Il restera de longues et hypnotiques minutes avant de partir très lentement en se retournant régulièrement pour regarder vers moi.
 
Loup gris venu m'observer                                                                                           @Thierry Magniez

Loup gris venu m'observer                                                                                           @Thierry Magniez

 

lundi 12 avril 2021

Ca mange quoi un ours quand il se réveille au printemps ?

Suite à la rencontre de l'ourse avec son ourson, j'avais envie de retourner dans le massif sur une autre zone pour voir si il y avait des indices de présence d'autres ours ou des informations sur la petite famille. Profitant de nouvelles averses de neige ce week-end, je suis parti pister.
Mon choix s'est porté sur une zone plus en aval de là où la petite famille a passé l'hiver. Me demandant de quoi ils pouvaient bien s'alimenter en sortie d'hibernation, je voulais voir s'ils étaient descendus pour trouver de la nourriture. Sur cette partie sud, la végétation est un peu en avance mais, il n'y a pas grand chose. La voiture garée bien loin de la zone à explorer, il me faudra un bon moment pour grimper la-haut mais je ne suis pas monté pour rien.
Sur la lisière entre la forêt et la zone de pâturage, il y a quelques étangs où les animaux peuvent trouver de l'eau. Bien que le temps ne soit pas au sec, les animaux ont l'habitude de venir dans cette zone. Je reste en bordure sous couvert des buissons, ce qui va me permettre d'observer un bon moment cette biche profitant de la végétation qui démarre et décide de passer à découvert pour aller vers l'étang. Bien que dissimulé par les buissons, elle finira par repérer sûrement un léger mouvement. Elle me fixe, elle a vu. Alors, je ne bouge plus, déjà allongé, je me fais oublier. Elle disparaîtra derrière d'autres buissons, elle n'est pas partie bien loin.
Je la laisse pour continuer à grimper et passer sur la crête entre ici et la combe des ours. En parcourant progressivement cette crête, je vais trouver beaucoup d'indices dans la neige, quelques loups sont passés ici et là en coupant l'axe de la crête, un cerf a suivi la piste de la crête tout du long, il est devant moi, des renards, des lièvres, des écureuils, un sanglier sont aussi passés par là mais aucune trace d'ours. Seules deux vieilles crottes de l'an dernier bien conservées par la neige avec plein d'épines d'épicéa dedans.
Alors, je redescends.
 
Biche venue boire à la mare et manger les premières pousses vertes                                          @Thierry Magniez

Retour sur la lisière de la forêt et je retombe sur la biche. Je peux l'observer un moment, elle est vraiment très méfiante et bien que très loin avec les jumelles, elle finit par partir. Je ne sais pas si c'est moi qui l'ai dérangée mais elle n'est pas parti bien loin. En l'observant, j'ai trouvé que la position des pierres à cet endroit n'était pas naturelle alors, j'ai décidé d'aller voir. Arrivé sur les lieux, je vois que la biche est restée un bon moment là, c'est bien piétiné, elle s'est même couchée. Les pierres sont effectivement bien rangées, on peut imaginer quelques constructions anciennes bientôt totalement effacées et là surprise. Une belle crotte, pas de l'an dernier celle-ci, toute fraîche. Il était là, il y a peu, ce qui explique peut être la méfiance de la biche. Peu importe, j'ai trouvé ce que je cherchais, le contenu de cette défécation m'apporte la réponse à la question que je me posais en arrivant : « que peuvent bien manger ici les ours en sortie d'hibernation ? ».
L'avantage avec les crottes, c'est qu'elles racontent des histoires si on prend le temps de les observer. Premier point, elle est froide donc il est sûrement déjà loin ( ou pas ). Muni d'un petit bâton, j'ouvre celle-ci, aucune différence de consistance ou de couleur entre l’intérieur et l'extérieur, elle n'a pas eu le temps de sécher ou de changer de couleur avec l'air ou le soleil. Et maintenant, « Qu'est ce qu'il y a là dedans ? », Je découvre de multiples grains avec une forme bien caractéristique noyés dans une matrice brune présentant de très petites fibres. Voilà donc le bilan : notre ours, probablement un autre que la femelle suitée que j'ai observée cette semaine, vu la taille imposante de l'étron, se nourrit en ce moment exclusivement de cynorhodons, autrement dit de « gratte-cul ». On retrouve les akènes et le poil à gratter caractéristiques des fruits du rosier et de l'églantier.
 
Excrément d'ours contenant exclusivement des restes de Cynorhodons                                             @Thierry Magniez

 
Pas l'ours, le rosier sauvage, l’églantier. Les quelques fruits qui restent de l'automne dernier semblent faire le régal de notre grosse bestiole à poils. La lisère de forêt est marquée par une frange arbustive avec beaucoup de rosiers, c'est le lieu idéal pour faire un bon repas. Je l'imagine là, dans cette zone dégagée, debout sur ses pattes arrières, les lèvres avancées comme une petite trompe, prélevant délicatement les fruits les uns après les autres pour se remplir l’estomac.
C'est le lieu et le moment idéal pour l'observer et faire de beaux clichés mais il faut rentrer, tout le monde est confiné et j'ai suffisamment profité. Avant de partir, je ne peux résister, comme lui, je vais en goûter. Sans me piquer, je détache un premier fruit auquel j'enlève la queue et les restes de sépales fanés. Bon d'accord, je pense que lui, il est moins délicat et qu'il mange le tout, quoi que je n'ai retrouvé aucune trace des sépales coriaces et de la queue des cynorhodons dans ses déjections. Quoi qu'il en soit, c'est délicieux, de vrais petits bonbons. Secs, il faut mâcher et saliver un peu pour que le fruit ramollisse, cracher les akènes qui sont nombreux et le goût sucré un peu comme des fraises séchées est très agréable.
 
Rosier sauvage avec encore quelques cynorhodons que les ours vont pouvoir manger                     @Thierry Magniez

 

vendredi 9 avril 2021

Ayı yol - Sur la piste de l'ours d'Anatolie

Cette semaine, le temps s'est radouci, la neige laisse place aux premières fleurs, en partant hier matin, je pensais à lui. Je sais qu'il est resté caché dans un coin discret tout l'hiver. Je sais qu'il est là, il est sorti et a laissé parfois quelques traces dans la neige lors des petits redoux de cette saison froide. Alors, je sais où aller. J'ai décidé qu'après avoir relevé les pièges photographiques, je passerai chez lui pour rester informé sur ses activités et dans l'espoir de le voir. 

Perce-neiges et crocus entre les dernières plaques de neige                          @Thierry Magniez
 

Je dis LE mais non, c'est LA et même, je peux dire LES car elle n'est pas seule, elle a un ourson, un seul. Je les ai aperçus sur un piège photographique l'automne dernier. j'ai souvent vu les empreintes des ces petites pattes suivant celles de sa mère. Vu sa taille, je sais aussi que c'est son dernier printemps avec sa mère, qu'ils vont se quitter cette année et qu'un mâle va bientôt repasser par ici pour perpétuer l'espèce.
En passant par les pièges photographiques, je m’aperçois que les loups ont quitté les lieux depuis une semaine seules quelques empreintes montrent le récent passage de solitaires qui n'ont fait que traverser la zone. Il me reste quelques heures pour une petite incursion chez madame et son petit. Alors, on y va mais sur la pointe des pieds.
Il faut marcher un bon moment, pas marcher comme pendant une randonnée sur un chemin balisé. "Marcher" comme un fantôme sans frapper le sol à chaque pas, avancer doucement sans buter sur les cailloux, ce qui produit un bruit sourd qui s'entend de très loin, sans faire craquer les branches au sol ou celles qui barrent le passage. C'est lent et difficile, chaque fois je sais que le lendemain, je serai tout courbaturé. C'est un peu avancer comme une poule en levant haut les pattes, en les déployant en douceur et en les reposant doucement. A chaque instant, il faut être prêt à s’immobiliser. Il faut voir, entendre ou sentir avant d'être vu, entendu ou senti. Essayer de capter le moindre déplacement autour de soi. En suivant les pistes d'animaux, je m'oriente progressivement vers la combe des ours. Ils ont établi domicile dans une combe rocailleuse du versant sud. J'y suis. Tout est calme, la neige a presque disparu. Je progresse encore plus lentement vers des zones de passage où je pense trouver des indices. Avant d'y arriver, je remarque déjà une première trace d'activité : Une souche éventrée, récemment, elle est probablement passée là. Grâce à ses puissantes pattes aux bonnes griffes, elle a déchiqueté le bois mort servant d'abris à de petites bestioles pour en faire repas.

Tronc d'arbre mort déchiqueté par l'ours pour trouver des larves d'insecte             @Thierry Magniez

Ils sont réveillés. Me faufilant progressivement au fond de la combe, je commence à la descendre, ce lieu est comme un petit paradis dans ce massif. La combe est comme une profonde gouttière placée perpendiculairement à la pente du versant sud. Il n'y a pas de chemin, pas de trace d'exploitation forestière, de gros conifères, des escarpements, du bois mort un peu partout. Une vraie forêt à ours. Je scrute, j'écoute, aucune trace de passage récent sur les quelques zones présentant encore un peu de neige. Je continue à descendre. Un pic tapote un tronc à la recherche de larves d'insectes, les mésanges noires chantent en passant de branche en branche. Sur le bord de la combe côté gauche entre les arbres, il me semble voir des pas dans la neige mais je ne vais pas passer par là, le sol est trop encombré et c'est un coup à alarmer tout le monde. Je progresse toujours vers la partie la plus basse et la plus étroite de la combe. Toujours attentif aux traces sur la gauche, je les vois qui se rapprochent, convergeant vers ma trajectoire. Je peux voir maintenant que ce sont des traces profondes à petits pas qui ne correspondent pas à celles des sangliers ou cerfs qui sont plus espacées. J'arrive au croisement. La piste descendant rejoint le bas de la combe. C'est une très agréable surprise : Je retrouve les empreintes de l'ourson et de sa mère. Elles ne sont pas d'aujourd'hui mais c'est récent, deuxième indice. Je les suis un peu, ils sont partis vers le sommet sortant de la combe et grimpant tout droit le versant sud du massif. Demi tour, d'où viennent 'ils ? Je remonte la piste pour observer les pas. La mère avance tout droit à petits pas alors que l'ourson chemine de droite à gauche, glisse sur la neige, s'enfonce et revient chaque fois sur la piste de sa mère. La piste me mène sur la crête de la combe. C'est un des rares endroits où j'imaginais qu'ils puissent trouver une cavité pour y passer l'hiver.

Traces de l'ourson                                                                                                 @Thierry Magniez

La crête de cette combe est un lieu où j'aime m’asseoir. Sur les sommets du massif, il n'y a pas d'escarpement, la visibilité est moindre et il y a quelques chemins. On peut même y accéder en voiture par des pistes. Là, non. Il faut marcher.
Assis sur un rocher entre les fruitiers sauvages, on domine la vallée et les collines du nord d'Ankara. Un paysage du nord de l'Anatolie, d'innombrables petites crêtes s'estompent en approchant l'horizon, Il n'y a que le bruit du vent auquel se mêle parfois l'appel à la prière du muezzin.
Sur cette arrête rocheuse plus ou moins boisée, on remarque le passage régulier d'animaux. Une piste suit la crête, elle est parfois croisée perpendiculairement par une coulée, passage rapide qui grimpe ou descend droit dans la pente. La neige a disparu sur ces lieux exposés au soleil et je ne peux plus suivre les empreintes d'ours. Je m'imagine donc « ours » et trace ma propre piste selon le relief et le couvert végétal. Mon instinct me guide et j'avance jusqu'à un lieu avec des roches très fracturées. Instantanément, j'y cherche une faille, un trou. Rapidement, attiré par de gros cailloux sans lichen, sans mousse, comme récemment retournés, je découvre leur abri, là où ils ont passé tout l'hiver. L'entrée n'est pas grande mais aucun autre animal peut en extraire ces gros cailloux. J'y trouve sur l'entrée étroite un peu de poil. Il y a de la place pour deux mais il n'y a personne. Un peu de neige sans empreinte montre qu'ils sont réveillés et qu'ils sont sortis au moins depuis la dernière averse de neige.

 

La caverne de l'ourse où elle est restée durant l'hiver avec son petit                                     @Thierry Magniez


Le sourire aux lèvres, très heureux de mes découvertes, je décide de retourner dans la combe pour explorer le haut de celle-ci. Une piste arrivant sur la crête, descend en diagonale vers le bas de la combe, je m'y aventure et soudainement, arrivé à mi pente, j'entends des branches qui cassent. Immobile, j'observe vers l'origine du bruit. La foret est dense, il y a très peu de visibilité entre les troncs. Le bruit se rapproche. J'imagine des sangliers lancés à toute allure mais je ne vois rien. Entre les troncs, on ne voit que d'autres troncs. Les animaux semblent fuir quelque chose, ils vont très vite et s'orientent vers la piste où je suis. On va se rencontrer.
Je pointe l'objectif photographique vers le bruit, le cœur commence à battre plus vite et maintenant, j'entrevois deux masses sombres entre les troncs. Impossible de distinguer clairement les bestioles mais à leur taille, leur couleur et leur façon de courir, j'ai compris.
Il ne faut pas que l'on se rencontre.
Je sais que la mère pour protéger son ourson peut être agressive alors, je ne dois pas la surprendre surtout qu'ils semblent fuir quelque chose. A ce moment, je suis partagé par l'envie de rester discret même si je suis sur leur passage pour pouvoir les voir, c'est un moment rare, et par l'envie de me montrer pour ne pas les surprendre. Pour le moment, ils ne savent pas que je suis là. Ils ne peuvent pas me voir, ils ne peuvent pas non plus me sentir puisque j'ai masqué mon odeur.
Et là, une ouverture, une zone avec moins de troncs, ils y arrivent avant de monter sur la piste où je suis. Je la vois qui court droit devant avec le bruit des branches qui cassent, je sens mon cœur battre dans tout mon corps. Derrière elle, son petit qui court déjà très vite. Elle, elle a les oreilles dressées pour capter le moindre bruit, lui, il essaie de suivre sa mère. Moi, je n'ai toujours pas pris de décision et j'entends de plus en plus les battements de mon cœur. Je profite de l'ouverture pour déclencher l'appareil photo. Et voilà, ça fait « clic clic clic ! ». Ils ne sont plus bien loin, là juste au creux de la combe. Elle a bien entendu le « clic clic clic ». Ce n'est pas pour rien qu'elle a des grandes oreilles. Instantanément, sans regarder dans ma direction, elle bifurque à 90 degrés et remonte la combe avec son petit. Je les ai suivis du regard un moment puis je m'attendais à voir autre chose arriver, ce qui leur a fait peur, ce qu'ils fuyaient mais rien n'est arrivé. Je suis remonté dans la direction d'où ils sont venus en espérant comprendre. Ce ne peut être quelqu'un, il n'y a personne sur le massif en ce moment, il est difficile d’accès et il n'y a aucune trace sur les pistes. J'ai pensé à 3 hypothèses : des chiens mais je n'ai pas entendu aboyer, les loups mais ils ne sont pas là en ce moment, reste la possibilité d'un mâle.

Femelle ours en pleine course, son ourson est un peu derrière                                             @Thierry Magniez

Le guetteur

  Sanglier guetteur venu observer pour voir si il y a danger                                           @Thierry Magniez Cette semaine, en r...