vendredi 13 mai 2022

Suivi d'une famille ours

Un des trois ourson de la famille, le plus timide                                @Thierry Magniez

L'histoire commence en début d'hiver, au moment où le froid a fait disparaître la nourriture, quand pour les ours, les réserves de graisses sont pleines et que le ventre est vide. Surveillant quelques tanières utilisées l'hiver dernier, je constate que certaines d'entre elles ont été visitées récemment. Sur deux tanière, j'installe discrètement et à distance, un piège photographique pour surveiller l'entrée. Deux semaines auparavant, une ourse a été photographiée par l'un de ces pièges dans le secteur d'une des deux tanières. 

La tanière de la famille pour cet hiver 2021/2022                      @Thierry Magniez

La semaine suivante en retournant sur la montagne, une surprise m'attend. Au niveau de la première tanière, plus de piège. On le sait, c'est toujours un risque de laisser ces pièges photographiques dans la nature mais ce qui m'attriste le plus, c'est que je ne sais pas si un ours est entré dans cette tanière. Un autre piège photographique, 100m avant la tanière sur la piste qui y mène, me montre le passage de deux chasseurs, il y a 3 jours. C'est peut être eux ? La deuxième tanière est 400m plus loin, j'y suis rapidement et là, même constat, plus d'appareil photographique.

Je ne suis peut être pas le seul à suivre l'activité de ces ours, l'adresse des tanières semble être connue par d'autres personnes. Un ami universitaire travaillant sur les mammifères sauvages ici en Turquie  m'expliquera par la suite que certains ours sont braconnés. Après la perte de ces deux caméras, je n'ai pas eu le goût de surveiller d'avantage ces tanières. 

La neige est tombée abondamment sur la montagne rendant son accès difficile. Durant tout l'hiver, je me suis retrouvé seul là-haut avec les cerfs et les loups. 4 heures de montée à pied dans la neige, il n'y a pas eu beaucoup de candidat. La neige est resté longtemps, plus longtemps que l'an dernier. Il y en avait tellement que les cerfs et les oiseaux ont terminé le stock de cynorhodon. A la sortie de l'hiver, l'année dernière, j'avais remarqué que les ours s'étaient rués sur les fruits de l'églantier. Cette année, ce ne sera pas possible, ils vont devoir trouver autre chose à se mettre sous la dent.

Les ski d'approche sont idéals pour les petites montagnes de l'Anatolie       @Thierry Magniez

Curieux, quand la neige a commencé à fondre, je suis passé par la zone des tanières pour voir si ils étaient de sortie. Une fois la neige entièrement disparue, il est plus difficile de suivre leurs activités. Les deux premières fois, c'est un beau manteau de neige immaculée que j'ai trouvé. Personne n'était réveillé. Puis début avril, ce fut la rencontre. J'ai déjà raconté cette journée ici. C'est le jours où j'ai découvert pour la première fois la famille. Ils sont 4, la mère et les trois oursons nés il y a un peu plus d'un an. Ce jour là, je les ai observés pendant presque une heure avant qu'ils retournent dans la tanière sans s'apercevoir de ma présence. C'était une de leurs premières sorties après l'hibernation.

Deux des oursons qui observent le paysage                                 @Thierry Magniez

Suite à cette formidable observation pendant laquelle, j'ai eu la chance de voir téter les oursons, j'ai essayé de les apercevoir à nouveau. Plusieurs jours d’affût dans le coin n'ont rien donné. La tanière était vide et ils circulaient déjà sur le massif. Il a fallu attendre plus de10 jours pour avoir des nouvelles. Une caméra surveillait l'activité des mâles au niveau d'un arbre qui sert de marqueur de territoire. C'est leur lieu de communication, chaque prétendant au territoire mord un peu l'écorce, s'y frotte le dos et y urine abondamment. La famille est passé par là et j'ai obtenu quelques images de leur passage. Ils sont toujours quatre. Ils sont passés en plein après-midi et ont retourné toutes les pierres du coin à la recherche de fourmis ou de larves bien nourrissantes. La femelle a parcouru doucement la zone et les trois oursons l'imitaient ou tournaient autour d'elles en multipliant les acrobaties. Je suis content de les savoir en bonne santé, tout semblait bien aller pour eux.

 
 

Afin de les suivre, je multiplie alors mes parcours et mes observations dans cette zone à la recherche d'indices. À plusieurs reprises, je trouve des traces d'une ours et d'ourson(s) mais sans savoir si c'est eux. impossible de les compter, de les identifier. Ce n'est pas toujours facile quand le sol commence à durcir. Puis, à l'autre bout du massif, des empreintes de pattes sur une piste boueuse permettent de confirmer leur passage. Ils sont partis bien loin sur une piste qui sort du massif. A ces indices, je me suis dis qu'ils étaient peut être partis sur une autre montagne.

La forêt est si grande, comment les retrouver dans ces immensités ?        

La semaine dernière, coup de chance, ils sont passés sur une autre caméra de la zone. L'occasion d'avoir de nouvelles images et de constater qu'ils sont tous les 4 en pleine forme. C'est vraiment formidable de pouvoir les suivre et d'avoir des nouvelles chaque semaines mais je me dis que c'est surtout énormément de chance car la zone qu'ils parcourent est très grande. Sachant qu'ils sont dans les parages, cette semaine, je circule discrètement dans les alentours de la dernière observation au piège photographique. Cette zone est encore humide, l'herbe pousse bien et je constate que quelques ours sont là, les crottes laissées récemment me montrent que c'est cette jeune herbe verte qu'ils mangent exclusivement en ce moment.


 

En fin d'après-midi, je passe voir le lac de la partie ouest à quelques kilomètres. Et voilà, je les ai retrouvés. Sur la rive, je constate les premières traces d'ourson bien marquées. Une zone un peu plus grande de boue permet de compter 3 oursons mais je me vois pas les empreintes de la mère facilement, elle est restée dans les herbes. Ces premières constatations me permettent de savoir que c'est probablement la petite famille qui est passée mais impossible de connaître la date du passage. En quittant la rive, je trouve d'autres traces. Les herbes sont couchées là où les ours sont passés. Les feuilles ne sont pas cassées, simplement pliées, elles n'ont pas eu le temps de se redresser. Par comparaison avec mon passage dans ces herbes, je sais qu'il faut moins de 24 heures pour que cette herbe fraîche et humide se redresse. Ils étaient donc là ce matin.

 

Ils circulent pas mal déjà, ça ne va pas être facile de les retrouver. Sur cette même prairie, je peux voir, à certains endroits que l'herbe est coupée, broutée. Je retrouve pas moins de 5 belles crottes d'ours. C'est donc un bon endroit pour les observer, la petite famille y était ce matin et d'autres gros ours y sont venus avant eux pour s'alimenter. 


Je quitte ce lieu pour aller vérifier un autre piège photographique posé sur un arbre à ours. Sur place , je constate le passage d'un beau mal qui est venu marquer son territoire. Il y venait déjà l'an dernier, c'est un habitué de cette arbre.

Un des mâles du secteur marquant son territoire sur cet arbre         @Thierry Magniez
 

Il est temps de rentrer. Je reprends la piste pour contrôler un dernier piège en route mais en passant à proximité d'un autre lac, je me dis que si j'étais un ours, c'est là que je viendrais ce soir pour brouter l'herbe tendre. Alors écoutant mon instinct, je vais m’asseoir au pied d'un des gros sapins de la clairière à proximité de l'étang. En marchant sur la piste, j'ai constaté que deux beaux ours sont passés récemment ainsi que de nombreux loups. On a des chances de rencontrer du monde ici. Quelques branches pour me cacher un peu, je mets l'appareil photographique sur pied. Connaissant ce lieu, je sais que les ours arrivent souvent par la pente forestière à laquelle je fais face. L'attente commence. L'absence de vent laisse entendre les moindres murmures de la forêt. L'attente se remplit chaque instant de ces multiples petits bruits qui permettent d'imaginer la vie tout autour. Malgré cette vie qui chatouille les oreilles, les yeux cherchent désespérément une forme, un mouvement, une ombre. Certains bruits sont tellement faibles ou loin qu'ils se confondent avec des rêves. L'affût est un art, quel que soit le lieu, nos sens perçoivent de nombreuses informations et le cerveau les interprète différemment afin de nous offrir des représentations imaginaires, des interprétations originales de ce qui nous entoure. Parfois on s'endort et l’affût continue dans le rêve.

C'est au bout de 45 minutes que mon attention se porte sur un discret bruit venant de la pente forestière d'en face. Jumelles aidant, je scrute le sous-bois par les nombreux petits espaces entre les branches et les troncs. Plus de bruit, pas de mouvement, c'est peut être une hallucination. Un autre bruit m'occupe les minutes suivantes sur ma gauche cette fois ci. Sans suite.

Il est temps de rentrer, on m'attend à la maison.
Alors que j'écarte les quelques branches qui me servent de vêtement forestier, c'est encore dans la pente qu'il me semble entendre un nouveau bruit mais n'en étant pas certain, je ne prends même pas la peine de remettre les branches sur moi avant de plonger mes yeux dans les jumelles.

Un sourire.
Un frisson.
Je viens de comprendre.
Rapidement je remets les branches de sapin sur moi et positionne l'appareil photographique. Cherchant en direction des craquements qui parviennent à mes oreilles, je distingue dans la cohue forestière une masse qui glisse le long du tronc d'un vieux sapin. Les nuances blondes, presque argentées me permettent de savoir que c'est un ourson.
Est il seul ?
Va-t-il venir jusqu'à la clairière ?
Les bruits se rapprochent. Un craquement de branche. Des griffes font crier l'écorce d'un sapin. Les écailles des pommes de sapin tombées au sol font comme un terrain miné de chips. Scrounch, scrounch, scrounch, ça se rapproche. Je sourie car souvent je maudis ces « chips » quand je veux progresser discrètement en sous-bois. Pour une fois, leurs « scrounch » me sont utiles. Je quitte les jumelles pour l'appareil photographique et scrute la lisière du bois. Le première arrive ! 
 
 
Sans précaution, comme un enfant tout fou, il gambade entre les herbes et les branches pour entrer dans la clairière. Le temps d'un premier cliché, le deuxième entre dans le cadre. Je suis maintenant presque certain que ce sont eux. Je les reconnais. La petite famille. 
 
 
Maintenant la mère sort discrètement du couvert forestier avec le troisième ourson. Les deux premiers,  ayant pris de l'avance, semblent avoir peur de rien, ce qui contraste fortement avec la mère et le troisième ourson. La mère est prudente, elle avance doucement l'oreille pivotante comme un télescope qui surveille les alentours. Le troisième ourson est collé à elle, ils entrent en clairière petit à petit. Les deux plus fougueux ont déjà parcouru la clairière jusqu'à l'étang à plusieurs reprise. L'un est entrain de boire et le second fait des bonds dans l'herbe verte.

 

La mère et le troisième ourson sont encore timidement en lisière. Tête en l'air, elle renifle, elle observe, elle écoute. Elle ne doit pas pouvoir me repérer, j'ai le vent de bon côté. La confiance l'envahit doucement, elle avance et commence à brouter l'herbe. Tout est calme, l'agitation de l'arrivée sur les lieux est retombé. J'ai l'impression d'avoir quatre vaches qui broutent à quelques dizaines de mètres de moi. Régulièrement l'adulte redresse la tête pour surveiller tout autour. L'herbe est dense de leur côté, je ne pense pas qu'ils viendront dans ma direction. 

 

Quelques minutes s'écoulent rapidement et il se passe quelque-chose. L'ourson le plus proche du chemin d'accès à la clairière se dresse brusquement sur ses pattes arrières. Il semble faire des efforts pour mettre sa truffe le plus haut possible. Le second fait de même. Droit comme des "I", ils avancent ainsi sur plus de dix mètres puis tournent sur eux même. 

 

Quelques vingt mètres plus en arrière, la mère est alertée. Elle et son ourson satellite se dressent, à leur tour, pour humer l'air. Le vent vient de la piste qui mène à cette clairière, leurs oreilles, leurs museaux, leurs regards cherchent dans cette direction. Je suis à l'opposé mais j'ai tout de même un doute, j'espère qu'ils n'ont pas senti mon odeur.


Puis c'est la déroute. Retour sur quatre pattes, direction le couvert forestier et disparition éclaire.
C'était formidable. Je suis heureux de cette nouvelle rencontre et j'écoute s'éloigner les bruits de leur départ. Dans la piste qui mène à l'étang, il y a du bruit aussi. C'est ce qu'ils ont repéré. J'attends un bon moment mais les bruits s'éloignent doucement jusqu'à disparaître. Je sors de ma cache, emprunte la sente pour retourner à la vie des hommes et croise la piste fraîche qu'un gros ours qui n'est sûrement pas très loin.

mardi 26 avril 2022

Journée mondiale de la Terre - sortie du 23 avril 2022

 
A l'occasion de la journée mondiale de la Terre, une sortie "Nature" a été organisée par Adim Adim Sifir Atik et Turquie Nature avec la participation d'Ankara Accueil. Plus de 40 participants ont profité de la météo printanière pour aller à la découverte des crêtes des montagnes de Kavaklı entre le village de Sorgun et la ville de Güdül.

Le départ s'est fait en bus à 8h30 d'Ankara pour un démarrage de la randonnée vers 10h30. Plus d'une quarantaine de participants de tout âge a ainsi pu profiter des bienfaits que nous apporte un moment de Nature : sentir le soleil sur sa peau et l'entendre faire craquer les pommes de pin, laisser le vent nous raconter les histoires d'amour des oiseaux en diffusant leurs chants, tester le goût de mandarine de jeunes aiguilles du sapin de Turquie, chercher les traces de passage des grands seigneurs de la montagne d'Ankara (le loup, le lynx et l'ours), sentir le parfum du printemps que les premières fleurs nous offrent...
Les milieux naturels ont tellement à nous donner qu'il faut les protéger, c'est un peu le message de cette sortie.
 

Carte de itinéraire prévu et des arrêts explicatifs, 7.5 km

Bon, il est l'heure, 10h30, on démarre la rando au point 1 par quelques explications.
" Pourquoi sommes nous là ?  "
Notre rapport à la nature est important pour se faire plaisir, pour aller bien, pour satisfaire nos sens mais aussi pour mieux comprendre notre environnement. On rappelle que l'on connaît 2 millions d'espèces animales et végétales sur terre et que les biologistes estiment qu'il en existe 10 millions. On ne connaît donc que 20% de la formidable biodiversité qui nous entoure. Sur ces 2 millions connues, 1 espèce est exterminée tous les 20 minutes à la surface de la terre soit 26 000 espèces / an.


Aujourd'hui, nous allons randonner dans un environnement remarquable :
Nous sommes à quelques kilomètres au sud de la faille nord anatolienne (un éléments géologique d'importance internationale et responsable des séismes du nord de la Turquie) dans la chaîne pontique, sur le massif de Köroğlu et plus précisément sur les montagnes de Kavaklı. La chaîne pontique est la chaîne de montagnes qui délimite le nord du plateau anatolien. Elle s'est formée en même temps que la chaîne alpine à partir de la fermeture de l'océan Téthys et Paratéthys entre la plaque Anatolienne et la plaque Eurasiatique
 
 
Maintenant que la chaine pontique est formée, c'est l'activité de la faille Nord anatolienne qui marque la géologie de la région. Cette faille est responsable de nombreux séismes dus aux frottements occasionnés par la poussée de la plaque terrestre arabique sur la plaque terrestre anatolienne
 
 
Cette géologie particulière engendre une géographie originale avec une barrière de montagnes orientées est/ouest, juste au sud de la mer noire. Cette topographie impose un climat exceptionnel. Un adret (versant orienté au sud) continental sec à influence méditerranéenne et un ubac (versant orienté au nord) océanique tempéré voir même par endroit, subtropical humide. Ces particularités sont responsables d'une biodiversité exceptionnelle dans la région.
 
Cartes pour nous localiser dans la chaîne pontique

Ensuite, on se met en marche pour monter sur la crête de la montagne par le haut de l'ubac, les enfants courent devant, vont t'ils résister et pouvoir faire les 7.5 km ?



Arrivée au point 2 :
Le début du parcours passe par une zone boisée accessible facilement en véhicule. c'est un lieu de pique-nique, des familles viennent ici pour passer un moment dans la nature. Cette zone est assez sale, de nombreux déchets plastiques, boîtes de conserve, reste de feu, cartouches de chasse sont laissés sur place. Il est facile de comprendre que la beauté et le calme du lieu attirent des groupes mais il est difficile de comprendre pourquoi les personnes laissent leurs déchets rendant le lieu visuellement désagréable.
 

Point 3 :
On arrive à la limite haute de la zone de forêt de l'ubac, zone orientée au nord, humide et tempérée par les masses d'air qui viennent de la mer noire (Nuages, précipitations, enneigements important l'hiver). Les différentes espèces d'arbres sont la sapin, un peu d'épicéa, le pin noir, le pin sylvestre. C'est une belle forêt remarquable par sa composition avec de nombreuses espèces d'arbres, de plantes de sous bois et de nombreux animaux de toute taille. Cet ubac est économiquement précieux pour l'homme avec une forte quantité d'eau, une croissance rapide des arbres fournissant un bois de qualité et une riche biodiversité. 
 
 
La présence d'un piège pour collecter les parasites des arbres permet d'évoquer les problèmes de santé de cette forêt. Le mode d'exploitation du bois engendre la colonisation du milieu par le pin noir (espèce plus productive que les autres arbres). Le pin noir prend petit à petit la place des autres espèces et la forêt devient monospécifique. Quand le milieu est dominé par une espèce et que celle-ci est attaquée par des parasites, ces parasites prolifèrent plus facilement dans le milieu et contaminent plus facilement toute la forêt. La forêt est alors malade, il y a de nombreux arbres morts qui sont propices à la propagation des feux de forêt. Le changement climatique mondial, par l'augmentation de la température dans cette zone est également un élément en faveur des feux de forêt. 
 
 
Nous relevons un piège photographique disposé sur le bord du chemin pour essayer de pendre en photographie les animaux ayant emprunté ce passage durant la semaine précédente. Le piège a été disposé ici car sur la neige de la piste, il y avait des empreintes indiquant les passages de loups et d'un ours. Là, nous constatons que c'est un cheval sauvage qui est passé il y a deux jours.
 
Cheval sauvage présent sur toute la chaîne de montagne de Köroğlu et étant une ressource alimentaire importante pour le loup

Point 4, 5 et 6 :
On est arrivé sur la crête, c'est la sortie de la forêt. On change de climat, on change de végétation, on change de milieu. Ici, c'est de l'alpage avec pelouses et arbustes, c'est la zone du pastoralisme. Les bergers y gardent les troupeaux de moutons, de chèvres et de vaches pendant la période de mai à octobre. Il y a de nombreuses fleurs de printemps : crocus, corydale, scille à deux feuilles, muscari, perce-neige... Sur ce versant, l'homme a construit de nombreux réservoirs afin de collecter l'eau de la fonte des neiges et de la conserver pour faire boire les troupeaux car entre mai et octobre, il n'y aura presque pas de précipitation. Une bonne partie de la végétation possède des adaptations pour résister au vent et à la sécheresse. L'eau de la fonte des neiges est précieuse, elle est également collectée dans de nombreuses vallées de montagne de la région grâce à des barrages. Ces réserves d'eau permettent d'alimenter en eau les villes et les cultures. Ces rétentions d'eau sont aussi des manques pour l'approvisionnement des nappes phréatiques du plateau anatolien, qui, couplées à une surexploitation de ces nappes phréatiques pour développer l'agriculture, engendrent l'épuisement des ressources en eau des sous sols de l’Anatolie. Cette année, des phénomènes d'effondrement dus à ces asséchements des nappes se sont produits dans la région de Konia (cf cet article).
 
 
C'est aussi sur cette zone ouverte que nous avons observé de nombreux indices de passage de l'ours et du loup. La présence d'arbres fruitiers sauvages ( différentes espèces d'aubépines, églantier) mais aussi du chêne pubescent attirent les grands mammifères qui se cachent dans les forêts de l'ubac et viennent ici s'alimenter. 
 
Point 7 :
Entrée en zone arbustive avec beaucoup de chênes pubescents. On explique les avantages de la technique du pistage pour les naturalistes. C'est un besoin de comprendre "qui habite ici ?","qui fait quoi ?" dans le milieu naturel. Nous avons fait quelques découvertes :
 
Tortue terrestre qui sort d'hibernation et commence la saison de la reproduction.

 
Crottes de loup de cet automne constituées essentiellement de poils d'ours.
Indice qui montre que le loup s'est nourri d'un ourson.
 
Arbre où l'ours vient de venir se frotter
Traces de crocs

Point 8 : 
Arrivée sur une zone d'alpage adaptée au pastoralisme avec une cabane de berger et des parcs pour sécuriser le troupeau la nuit contre les attaques des loups. On a la chance de trouver une tortue en "puzzle", c'est à dire, les plaques osseuses complétement dispersées en petits morceaux. C'est probablement l’œuvre d'un gypaète barbu. Ce très grand vautour se nourrit essentiellement des os provenant des charognes de la montagne. En les laissant tomber de plusieurs dizaines de mètres de hauteur sur des rochers, il les casse et les mange. Au moyen orient, il a une autre spécificité, il fait de même avec les tortues terrestres. Il les prend avec ses griffes, monte en altitude et les laisse tomber sur un rocher pour casser leur carapace et pouvoir les manger. C'est pourquoi, ici, il est possible de voir des tortues tomber du ciel.
 

Point 9 :
C'est dans cette combe que nous avons profité de la beauté des lieux pour rester un moment, nous restaurer et nous reposer avant de repartir pour terminer la boucle.



Point 10 :
Sur le chemin du retour nous avons observé de nombreux indices de passage de loups, de chevaux sauvages et d'ours. Un berger était dans les travers un peu en dessous du chemin, ses chiens sont venus vérifier si nous n'étions pas un danger pour le troupeau.


 
Point 11 :
Voilà, la rando est terminée, les enfants se sont bien dépensés, nous avons fait quelques observations naturalistes et réfléchi un peu à l'impact de nos activités sur le milieu naturel et son évolution. C'est alors les sens flattés par de bonnes choses que nous sommes rentrés sur Ankara.


A la prochaine !


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jeudi 7 avril 2022

C'est le printemps aussi pour les ours

Cette première semaine d'avril est un moment charnière.
La semaine d'avant, il y avait énormément de neige en montagne, toutes les pistes étaient bloquées par de nombreuses congères, impossible de monter sans raquette ou ski. Sur le sommet et là où sont les tanières des ours, pas la moindre trace dans la neige, les zones ouvertes entre les bosquets étaient comme des déserts de blanc où l'on s’enfonçait à chaque pas jusqu'à la taille. Même si la température était plus douce, personne n'était de sorti. Seuls quelques loups et un lynx étaient passés par la zone balayée par les vents où il y a moins de neige. L'année dernière, un peu plus tôt en mars, certains ours étaient déjà dehors et j'avais observé de nombreuses traces.
Cette semaine, tout a changé. En quelques jours, la forte montée des températures est venue à bout de plus d'un mètre de neige. Les paysages présentent ce gris délavé de la végétation qui est restée quatre mois sous la neige.
 

 
Parti de bon matin, je démarre à pied depuis la route car les pistes sont encore bloquées à certains endroits par des congères. Il va falloir encore attendre un petit moment pour que les chemins de l'ubac soient praticables. Ça glougloute de partout, le sol est moelleux, glissant suite à son dégel. Les brumes matinales font ressortir les reliefs. Les oiseaux, revigorés par le soleil et ces températures, emplissent ce beau paysage de leur chants harmonieux.  
 

 

Par endroit, le grand gris commence à verdir mais pas suffisamment pour que les herbivores remontent en altitude pour se nourrir. Du jaune, du blanc, du mauve, du bleu sort du gris quand la place est bien exposée au soleil. L’ascension se fait doucement avec quelques moments de repos au milieu des fleurs. Puis dans une cuvette transformée en bourbier par la fonte des neiges, je crois voir des traces de pas. Si c'est bien des traces de pas, je devine déjà qui ça peut être au vue de l'écartement des empreintes. Après avoir contourné la zone trop boueuse, j'obtiens confirmation rapidement. C'est la première empreinte d'ours de ce printemps.    



On chemine en sens inverse, il est descendu, je ne sais pas quand et moi, je monte vers le sommet. Tout l'hiver, j'ai parcouru cette montagne mais là maintenant, je retrouve ce sentiment particulier. Celui de me déplacer chez l'ours. Quand on sait qu'ils sont là et que l'on peut les croiser à tout moment, la forêt n'est plus la même, on vient de passer dans une autre dimension où l'on sait que l'on ne maitrise plus totalement ce milieu.
Finalement, en remontant sa piste, j'arrive devant l'un de mes pièges photographiques. Regardant le sol et les traces de pattes, je ne comprends pas bien comment il est passé au niveau d'une zone assez boueuse sans laisser de trace sur plusieurs mètres. Pour accéder au piège, je dois passer aussi par cette zone et pour ne pas m'enfoncer dans la boue, je saute de pierre en pierre jusqu'au piège. Impatient de visionner son passage, je fais deux belles découvertes. La première, c'est qu'il est passé ici ce matin, deux heure avant moi dans l'autre sens, on a failli se croiser. La seconde, c'est que pour passer sans mettre ses pattes dans la boue, il a fait exactement comme moi, il a sauté de pierre en pierre, les mêmes pierres.      

Les loups sont passés aussi par ici, leurs pistes montrent 2 passages de solitaires et un passage d'un groupe de deux. Depuis presque un mois, la meute de 4 n'est plus observée, soit ils se sont séparés soit c'est d'autres individus et les 4 sont partis plus loin. Comme j'ai observé des accouplements et que le temps de gestation est d'une soixantaine de jours, je pense que c'est plus une séparation et que les louveteaux vous naître fin avril.

Je poursuis ma progression vers la zone d'hibernation des ours pour essayer de voir des traces pour obtenir des informations sur leurs activités. Pendant tout l'itinéraire que j'emprunte, je rencontre toujours les mêmes pattes, la même pointure, maintenant que l'on est plus haut, c'est dans la neige mais c'est le même ours qui vient de là où je vais.


Arrivé sur la zone des tanières, je cherche des traces pour savoir si tout le monde est dehors. Il y a bien les traces de celui dont nos chemins se sont croisés mais je les perds dans une zone de sous bois où la neige est très sale. Je ne découvrirai pas où il a dormi celui-là. Je décide de passer voir l'entrée d'une tanière que je connais. Plus de neige, je ne peux pas voir si il y a eu du passage. Je passe ma tête par la porte en espérant que le locataire n'est plus là. La tanière est vide. Elle a bien été occupée durant l'hiver, on peut voir la place bien arrondie où un jeune ours a dormi. C'est peut être celui qui a laissé les traces qui descendent vers les zones de pâturage. 

Je reste dans les parages à l'affut de bruits dans les zones boisées : un pic noir s'active sur le tronc d'un pin, des mésanges sautent de branche en branche à la recherche d'une pitance, une sittelle fait entendre ses griffes sur le tronc d'un pin qu'elle décide d’ausculter. Tout un petit monde qu'il est plus facile d'entendre que de voir s'active à ses activités printanières. N'entendant pas de bruit de grosse bestiole et n'ayant pas observé d'empreinte, je vais voir un peu plus loin. Toujours rien. Je reste plus d'une heure à fouiller la montagne avec mes jumelles mais rien. Pas grand chose. Deux corbeaux qui se disputent avec un aigle font un raffut terrible qui s'entend dans toute la vallée. Je sors le casse dalle et mange tranquillement devant un superbe paysage. C'est un de mes coins préférés de cette montagne. J'y ai déjà observé plusieurs fois des ours, je sais qu'il y a au moins deux tanières là, pas loin en contre bas. Maintenant que vais je faire, les dernières semaines, je n'ai fait aucune rencontre, aujourd'hui malgré cet ours actif, il n'y a toujours pas d'observation directe. Je peux poursuivre mon parcours et essayer de trouver d'autres traces. Je peux aussi aller visiter les deux autres tanières qui sont là mais pas facile d’accès. Je n'arrive pas à me décider mais je boucle mon sac, restant assis, je le mets sur mon dos tout en réfléchissant à la meilleure solution. Au moment où je me redresse, je stoppe mon mouvement parce que j'ai cru entendre un petit cri. Un cri difficile à décrire, une sorte de gémissement aigu comme un "gnuuuueuu". C'est quoi ça ?
Immobile, à croupi, oreilles tendues, je ne distingue aucun autre bruit. Encore quelques instants et je suis persuadé que c'est mon ventre qui a émis ce bruit. Un bruit de boyaux qui se contractent, ça doit être cela. Je me redresse et commence à tourner les talons pour suivre la crête quand j'entends des branches de chênes portant encore des feuilles mortes bouger. Il y a vraiment une bestiole là en bas. Je me remets à croupi derrière une pierre, ne laissant dépasser que le haut de ma tête quand je distingue une masse brillante avançant dans le bosquet de chêne à 20 mètres en dessous de moi. C'est un OURS.           


Non, pas un, il y en a au moins 3. Rapidement, sans bruit, je détache mon sac à dos, je m'allonge au sol pour être le plus petit possible. Le vent est dans le bon sens, ils ne peuvent pas me sentir. Ils viennent d'arriver de la droite, là où je m’apprêtais à descendre pour aller voir la tanière. J'ai le cœur qui bat vite, j'essaie de me concentrer pour faire quelques images à travers les branches. J'ai peur qu'ils partent rapidement. Avec tout ce cahot végétal, je ne vois pas bien. Impossible de les compter. Me voilà bien installé pour profiter du spectacle en contre bas. J'ai trouvé une pierre adaptée pour poser le bout de l'objectif photographique et gagner un peu en stabilité. Avec les jumelles, il m'est possible de bien voir le pelage de ces gros nounours mais que par petit morceau quand ils passent dans une trouée végétale. Ils vont arriver au bout du bosquet et vous passer dans une zone plus ouverte, je me prépare.    

 

 

Le voilà, je vois sa petite tête mais combien y en a t-il derrière ? C'est une femelle avec ses petits. Une de leurs premières sorties. Un moment extraordinaire. Je mesure la chance que j'ai à ce moment là. A l'instant où les suivants allaient sortir dans cette zone ouverte, la mère décide de faire demi tour. Un autre petit "gnuuueuuu" se fait entendre, c'est bien eux, les petits qui poussent ce petit cri. C'est de nouveau le raffut dans la broussaille. Le bruit se rapproche. C'est alors que je me rends compte que ma bombe à poivre que je fixe à ma ceinture au début de chaque sortie, n'y est pas. Hier soir, je l'ai fourrée au fond du sac à dos. C'est la première fois qu'elle n'est pas à ma ceinture. Pour le moment, je ne peux pas risquer de faire du bruit en fouillant dans le sac alors je les écoute s'approcher sans bouger. Au pied du cône d’éboulis entre eux et moi, la femelle s'arrête, marque une pause. J'arrête de respirer, ce n'est pas le moment de faire tomber un caillou, elle est juste là en dessous. Avant la fin de mes capacités en matière d'apnée, la voilà repartie dans les branches, nouveau demi-tour. Ça rebricole en sens inverse. J'en profite pour ouvrir le sac à dos et prendre la bombe à poivre et la glisser dans ma poche.      


Les voilà qui sortent enfin des broussailles. Ils sont 3 oursons, c'est formidable. J'avais pris en photographie cette femelle quand elle était seule au début de l'hiver, elle rodait souvent autour de cette tanière. Elle a bien passé l'hiver là et elle a donné naissance à 3 oursons fort poilus.


Les oursons jouent, le femelle circule énormément en parcourant les alentours, elle regarde le paysage, la-bas plus bas, un berger est de sortie avec les brebis et ses chiens. régulièrement, on entend les aboiements et l'ourse regarde dans leur direction. Je passe totalement inaperçu et je profite de chaque seconde du spectacle. La mère revient vers les petits et le groupe traverse le bosquet pour s'affaler dans un creux à l'abri. Je vois alors le premier ourson venir téter.

Les deux autres ne tardent pas et voici toute la famille serrée les uns contre les autres. Les oursons vont téter ainsi durant 10 minutes et la femelle stoppera le repas en retournant vers la tanière. 

Je les ai vus rentrer dans la tanière. En espérant une seconde sortie dans l'après midi, je suis resté quelques heures sans bouger de mon observatoire mais ils ne sont pas ressortis. Avant que la nuit n'arrive, j'ai commencé à redescendre la montagne pour retrouver la voiture. En repassant par mon chemin de retour, une petite surprise : 2 loups et un ours sont déjà passés sur mes traces. Il y avait du monde de sorti ce jour là.  




Suivi d'une famille ours

Un des trois ourson de la famille, le plus timide                                        @Thierry Magniez L'histoire commence en déb...