mardi 18 janvier 2022

Sur la piste des loups

 Sur le piste du loup                                                        @Thierry Magniez
 
Depuis plus d'un an et demi, je surveille cette montagne de 20km carré, proche d'Ankara en y allant au moins une fois par semaine. Je sais qu'il y a une meute de loups sur ce territoire, avec un maximum compté, grâce aux pièges photographiques, de 7 loups en convoi et ce plusieurs fois à différents lieux de passages. J'ai découvert aussi qu'un couple s'est isolé de la meute a eu des jeunes aux printemps, dans le centre du territoire. Sur les images du piège photographique, il est possible de voir que les jeunes n'étaient pas dans le convoi donc ils sont plus que 7. 

 Loups d’Anatolie pris au piège photographique                                @Thierry Magniez
 

Lors de la séance de pistage de début février, j'ai trouvé en arrivant plusieurs pistes de loup solo à différents endroits et n'allant pas dans la même direction. Puis plus haut sur le massif, je suis tombé sur une petite clairière de crête avec une intense activité de loup : dans la poudreuse, j'ai observé des courses, des roulades, des poursuites. Les traces étaient profondes et toutes fraîches puisque sans flocons dedans malgré les fortes précipitations de neige. Donc, ils sont là autour de moi dans le sous-bois. J'ai essayé de compter le nombre d'individus mais il y avait tellement de pistes dans tous les sens, tournant en rond pour se rejoindre que c'était impossible. Les seules informations que j'ai tirées de ces observations, c'est qu'ils sont nombreux, de différentes tailles de pattes, qu'il n'y a pas les jeunes de cette année, qu'ils ne sont pas simplement de passage. Ils sont en confiance ici au vue du temps qu'ils ont passé à jouer. On n'est pas en limite mais dans leur territoire. J'ai laissé deux pièges photographiques sur place et je suis parti rapidement pour essayer de leur montrer que je ne suis que de passage. La semaine prochaine, Il sera peut être possible de les observer directement en allant passer une nuit dans ce coin.

 La piste fraîche sans neige dans les empreintes                               @Thierry Magniez
 

Continuant à monter en suivant la crête, rapidement j'ai croisé la piste de 2 adultes à grosses pattes. L’observation de leurs empreintes m'a permis de déduire qu'ils viennent juste de passer (pas de neige dans les empreintes) et qu'ils avancent lentement (empreintes rapprochées, zones de piétinement). J'ai donc décidé de les suivre sans vraiment l'espoir de les rattraper mais histoire de faire connaissance en faisant un bout de route ensemble ou presque. Ça a duré 4h. 4h à avancer rapidement dans la neige entre les branches de la forêt avec les skis dans le dos. La plupart du temps en dévers. Ils ont parcouru tout le versant nord perpendiculairement à la pente. 4h à se prendre pour un loup , à essayer d'observer autour, à suivre les traces, à imaginer où je passerais si j'étais loup, avancer rapidement sans faire trop de bruit. Il fait froid, il ne faut pas trop transpirer, quand on est trempé de sueur, ça ne sèche pas, ça gèle. Malgré une progression que je pensais rapide, rapidement j'ai commencé à observer de la neige sur les empreintes, signe qu'ils avaient pris de l'avance. Effectivement, ils sont passés au trot, leur rythme préféré pour parcourir de grandes distances.

 Le sous-bois, lieu du suivi                               @Thierry Magniez
 

Au bout de 2h, arrivant en fin de versant nord, ils sont légèrement remontés vers un lieu que je connais bien puisque c'est là que la meute a passé le plus froid de l'hiver dernier. Ralentissant la cadence, le jeu a commencé. La rencontre d'un troisième compère a changé leur attitude. Ils ont commencé à mêler leurs pistes, ils se séparaient pour remonter ou descendre, prenant des directions différentes et allant assez assez loin pour ensuite se rejoindre. Parfois, il y avait trois pistes différentes. J'ai commencé à suivre ces pistes divergentes, une première fois puis une seconde fois. Chaque fois, ils se retrouvaient au même point tous les trois. Ces points se trouvaient sur la trajectoire globale qu'ils empruntent depuis le début. On est sur la même direction depuis des km. La fatigue venant, j'ai décidé de ne plus suivre ces traces divergentes et de suivre la direction principale. Chaque fois, je quittais leurs empreintes et je retombais sur leurs pistes un peu plus loin. Au bout d'un moment, il y avait de moins en moins de neige dans les empreintes. Alors je me suis dit « si je me rapproche c'est qu'ils le veulent bien ».

 La piste avec un peu de neige dans les empreintes                               @Thierry Magniez

Ils commencent à m'observer :
On continue en diminuant le rythme, progressant en altitude, l'épaisseur de neige augmente. Je ne veux pas perdre de temps en fixant les skis et de toute façon, le sous-bois et encore trop dense pour passer avec eux aux pieds. Les loups sont juste devant. Les pistes me montrent que régulièrement en passant sous un relief, l'un des loups fait un détour, une boucle vers le haut revenant en arrière pour se positionner sur ce haut point et observer leur arrière. Trois fois, j'ai observé cette démarche. Chaque fois, sur le relief, il y a plein de traces, l'individu piétine il s'assoit, il semble être resté un bon moment, peut être le temps de m'attendre puis il revient dans ses traces pour rattraper les autres. Je suis observé.

Il y a un mois, en suivant un autre loup, nous avons ainsi pu échanger un regard. Il avait utilisé la même technique et il m'a attendu. Quand je l'ai vu, il a filé. Là, je n'ai pas réussi à les voir et j'ai continué à suivre car j'avais un piège photographique dans le coin. J'ai donc suivi les empreintes sans me presser.

 Ils sont la un peu plus haut sur la crête, la forêt les cache                               @Thierry Magniez

Surprise, la piste des trois loups va directement au piège posé la semaine précédente. Ils vont jusqu'à l'arbre où est le piège en bordure de combe ouverte, ils piétinent autour du tronc du côté opposé au piège et repartent dans une nouvelle direction, droit vers la crête. Arrivé sous cette arbre, je ne comprends pas pourquoi, ils sont venus jusque là, marquant une pause et repartant dans une nouvelle direction. Je récupère le piège, j'y reste un bon moment en me disant que de toute façon, ils sont partis loin. Puis rééquipé de tout mon barda, je remonte la piste des loups qui semble aller vers la direction que je dois prendre pour rentrer au plus court.

 La lisière de forêt où nos chemins se séparent                               @Thierry Magniez

En route pour le retour, je marche sur la piste des trois loups, il y a que très peu de neige dans les traces, les loups semblent aller très lentement, ils marchent en faisant de petit pas. Parfois, on peut voir qu'ils ont fait demi-tour et une pose en regardant vers l'arrière. Je pense au fait qu'ils soient allés jusqu'à l'arbre où est le piège, une coïncidence, ça semble peu probable tout de même. En même temps, les pièges ne sont pas placés au hasard, je les dispose aux lieux de passage, aux endroits importants pour eux. Il y a peut être aussi mon odeur du côté de cet arbre. J'y suis parfois resté en affût presque une journée entière. Ça fait plus d'un an et demi que je viens dans ce coin, ils reconnaissent peut être mon odeur. Je tourne tout ça dans ma tête pour essayer de comprendre pourquoi, ils sont allés droit à cet arbre. La tête dans mes pensées suivant par reflex les empreintes dans la neige, je ne m’aperçois pas de suite que les empreintes sont on ne peut plus fraîches, aucune neige dedans. Ils m'attendent, c'est complètement fou. Ils sont là juste devant sur la crête, j'imagine mais il y a beaucoup trop de végétation pour les voir. J'aurais bien fait une pose ici sans avancer plus pour voir s'ils viennent mais avec l'effort intense que je viens de faire, la neige qui tombe et ce vent fort, je vais attraper froid, geler sur place, je ne dois pas me refroidir. Tout en tendant l'oreille, j'avance doucement jusqu'à la crête. En montant ces quelques dizaines de mètres, je constate que les empreintes aux sol se remplissent très vite de neige. Il ne faudra pas longtemps pour que les empreintes soient effacées. En peu de temps, je débouche sur la crête, une zone plus ouverte avec un vent glacial. Ils viennent juste de partir. Ils sont restés un bon moment sous les derniers arbres, les pattes tournées vers la position où j'étais. Les trois ensemble devaient m'observer, m'écouter, me sentir. Je pense que c'est quand j'ai commencé à remonter vers la crête qu'ils sont partis. En regardant les traces, on voit qu'ils se sont lancés dans la pente en courant, ils ont redescendu le versant sud tout droit pour retrouver la forêt un peu à contre bas.

 Paysage blanchi par le froid                               @Thierry Magniez
 

J'ai quitté ces trois loups à la lisière de la forêt puisque je devais aller vers l'est et qu'ils sont partis vers l'ouest. Même si l'on ne voit pas les individus lors de ces bouts de chemin plus ou moins ensemble, on apprend beaucoup sur les animaux que l'on piste et je suis certain qu'ils vont petit à petit s’habituer à mon odeur.

vendredi 14 janvier 2022

pister

 La piste du renard passé là aux première heures du jour                               @Thierry Magniez
 
Pister, ça semble dépassé comme une technique d'un autre temps, celle de l'homme chasseur qui suit une piste pour se nourrir : suivre, traquer, abattre, manger. Non, c'est tellement plus en se contentant de suivre. Le pistage se fait à partir d'une trace, d'une empreinte, d'une couche, d'un excrément, d'une griffure, d'un frottement, d'un poil sur une branche, de restes de repas et l'enquête peut commencer. Après observation méticuleuse de cette première découverte, la considérer comme un indice puis en chercher d'autres pour comprendre un déplacement, les limites d'un territoire, des habitudes alimentaires. Utiliser nos 5 sens pour pister, c'est ce qu'il y a de plus complet, de plus informatif pour essayer d'interpréter la vie animale. Tous ces indices d'activités sont comme des messages qu'il faut apprendre à lire pour comprendre le langage utilisé par les animaux d'un milieu naturel. 
 
 
 Traces de griffes et dépôt de poils d'ours sur un arbre                               @Thierry Magniez

Chaque animal dans un milieu laisse des indices olfactifs, visuels ou sonores. Ces marques peuvent être les traces laissées involontairement lors d'une activité mais elles peuvent être aussi des traces volontaires pour communiquer avec les autres comme dans les cas de marquage de territoire, de cris d'alarme ou de recherche de partenaire pour la reproduction. Pour les autres animaux, ces indices peuvent être considérés comme des messages permettant une communication interspécifique qui guidera leurs activités. Pour se protéger, manger, se reproduire cette communication interspécifique est indispensable. De passage dans ce milieu, on est souvent sourd vis à vis de cette communication riche et complexe : en randonnée, en balade, à la recherche de champignons ou de belles images nos activités dans le monde animal sont multiples, laissant de nombreux indices pour les autres espèces, on s'attarde peu à lire les messages des autres.
 

 Empreintes d'un jeune ours sortie pendant un redoux cet hiver                       @Thierry Magniez
 

Le chasseur piste pour tuer, là c'est tout autre chose, on piste pour comprendre.
Dans un environnement, toutes les espèces vivent à partir des autres, nous y compris. Pour une espèce, l'apparition ou la disparition d'une autre espèce ont toujours des conséquences directes ou indirectes qui influenceront leurs activités, nous y compris. Chaque animal échange des informations avec les autres pour adapter ses activités à celles des autres, pourquoi pas nous ? Pister permet d'écouter et de comprendre les autres animaux qui vivent avec nous.

 

 Empreintes de loup                               @Thierry Magniez
 
Déplacement de la meute, ils sont 2 sur l'image mais 5 autres suivent     @Thierry Magniez
 

Pas besoin de matériel technique, lourd ou coûteux, on est comme les autres animaux naturellement tout équipé : nos 5 sens. La majorité des animaux a développé des adaptations pour optimiser certains sens alors que notre mode de vie ne nécessite pas de sens optimisés. On se contente généralement d'une sensibilité moyenne voir médiocre, ce qui ne nous aide pas pour percevoir les messages laissés par les autres animaux. Pour pister, il faut donc être plus attentif : prendre le temps d'observer autour de soi, tendre l'oreille à toutes sortes de sons, ne pas hésiter à manipuler, toucher, trifouiller, utiliser son nez ou sa bouche pour sentir ou goûter. Il faut faire travailler ses sens.
Certains livres guides, la logique, la réflexion permettent ensuite d'interpréter ces stimulus comme des messages et c'est ensuite comme l'apprentissage d'un langage universel.

 Empreinte de loup                               @Thierry Magniez

jeudi 6 janvier 2022

Voyage au pays de montagnes qui fument et des poissons rouges

Ce matin, pour les élèves de la classe d'Andronique, classe de moyenne et petite section du lycée français Charles De Gaule d'Ankara, c'était l'expédition. 
 

Le voyage au pays des montagnes qui fument et des poissons rouges a été vécu comme une véritable aventure. Matériel d'expédition et photographies ont rendu le récit de cette histoire plus réel. A voir tous ces yeux et ces bouches grands ouverts, ils y sont vraiment partis.

 
 
Nous avons suivi pas après pas la piste de l'ours du Kamtchatka qui nous a permis de découvrir les relations qu'il a avec les autres êtres vivants dans ces milieux naturels. Indice après indice, nous avons découvert énormément d'informations sur les habitudes de l'ours. De formidable rencontres animales ont lieu lors de se spectacle tout en découvrant la vie en expédition.
 

 
 


Ce travail de sensibilisation à partir d'une histoire qui ne se passe pas en Turquie est une introduction à un éventuel travail sur les ours d'Anatolie.

vendredi 17 septembre 2021

Le guetteur

 

Sanglier guetteur venu observer pour voir si il y a danger                                @Thierry Magniez

Cette semaine, en repérage sur les activités des cervidés pour la période de brame, on est venu m'observer. Mercredi matin, parti tôt, il pleut. L'appareil photo en bandoulière, sur un plateau du versant nord de la montagne des ours, tout est calme. Les pièges photographiques relevés m'indiquent le passage d'un ours la nuit précédente et la présence d'une troupe de sangliers de tous ages et de toutes tailles. Mais là, à part le clapotis des gouttes de pluie sur les feuilles de chêne et le sifflement du vent sur la crête, les nuages traversent les cimes des arbres en silence. 


Il fait froid. Un froid humide qui pénètre les vêtements et engourdit les mouvements. Doucement, de buisson en buisson, le plateau livre les traces des récents passages. De nombreuses branches de chêne, d'églantier, d'aubépine sont déchiquetées et projetées au sol. Sur ce sol d'herbe humide, les feuilles des branches déchirées, encore vertes et sans trace de dessèchement permettent de dater de cette nuit l'acharnement des cerfs. A grands coups de bois, c'est pour marquer leur territoire qu'ils s'attaquent ainsi aux buissons des lisières de clairière. Espérant en rencontrer un encore présent, je cherche dans ce labyrinthe de végétation épineuse. Un bruit. Devant, à cinquante mètres peut être, les bosquets bougent, une branche craque, des feuilles s'agitent. Je m'accroupis et reste immobile le plus petit possible. Rien ne me cache, je suis au milieu d'un passage entre deux buissons. Au moment de me déplacer pour me mettre hors de vue, une tête sort du buisson. 

Je ne bouge plus. En appui sur une jambe, je le regarde par dessus mon appareil photographique. Cinquante mètres, c'est assez loin, son regard est plus interrogateur qu'agressif mais il est costaud le bestiau. Un long moment commence. Ni lui ni moi, ne bougeons. Nous faisons statues jusqu'au moment de la crampe. Impossible de rester sur cette jambe dont les muscles contractés tirent de plus en plus. Cédant à la douleur, je rapproche doucement l'autre jambe pour changer d'appui. Ce mouvement ne passe pas inaperçu et la réaction est instantanée. Sur au moins dix ou vingt mètres, la bête fonce, elle charge à travers les buissons, elle claque des pattes, le sol transmet de lourdes vibrations. Je ne bouge plus, immobile face à cette charge, le domuz (sanglier en Turc) s'arrête à une vingtaine de mètres. L'absence de réaction de ma part l'a rassuré, on dirait. Après avoir soufflé fortement deux ou trois fois, une nouvelle phase interrogative reprend. Cette fois, je suis mieux disposé, accroupi mais sur mes deux jambes, je peux rester longtemps ainsi. Il doute, je le vois. Il ne comprend pas ce qu'il a devant lui. 

Vingt mètres. Il reste de la distance pour réagir à une vraie charge. Il hésite, semble vouloir faire demi-tour puis refait face. Il avance indécis mètre par mètre. Je vois sa queue dressée, signe d'inquiétude ou de nervosité. Moi aussi, je suis indécis. J'ai deux solutions : rester ainsi immobile, le laisser approcher sans lui montrer ce que je suis, au risque qu'il se fâche en étant trop prêt ou me présenter pour qu'il sache à qui il a à faire. Jusqu'à ce que cinq mètres nous sépare, j'ai adopté la première solution mais cinq mètres, ce n'est vraiment pas beaucoup et il me paraît énorme. Alors, j'envisage la deuxième solution. Me présenter. Je peux me lever doucement pour lui montrer ma silhouette mais j'ai peur de sa réaction à cette si faible distance. Je peux bondir sur mes deux jambes pour me faire le plus grand possible et même crier afin de l’effrayer et déclencher sa fuite mais je n'ai pas fait toute cette approche pour finir par lui faire peur si toutefois ça marche. Je décide donc de stopper son avancée progressive en lui parlant et je lui lance un timide "Comment tu vas toi ?". Je n'avais même pas terminé ma courte phrase que d'un bond, il m'avait tourné le dos et repartant vers le buisson protecteur, il déclencha la fuite de plusieurs dizaines de ses congénères. 

Souriant, je pense aux longues minutes durant lesquelles, toute cette troupe cachée dans les buissons nous a regardés avec peut être un peu de suspens.      

dimanche 12 septembre 2021

C'est la rentrée

Jeune femelle ours brun observée dans la région d'Ankara                                @Thierry Magniez

Début septembre, c'est la rentrée, la fin des vacances scolaires. Loin et plongé dans des occupations estivales, ça fait deux mois exactement que je n'ai pas mis les pieds sur la montagne des ours, pourtant mes pensées y ont souvent vagabondé. Dès mon retour en Anatolie, je suis reparti mettre mes pas sur les pistes de l'ours. J'avais laissé un piège photographique pour mémoriser les passages du lynx sur le bord de son territoire. C'est donc par le relevé des ces captures que je commence. Au total, 20 déclenchements permettent de connaître le passage de 6 espèces : écureuil, marte, cerf, loup, lynx, ours. Voici quelques un de ces passages.
 
Les chaleurs de cet été ont asséché les points d'eau les plus petits, la surfréquentation menace là où l'eau est encore présente. Difficile de passer inaperçu, Il fait sec, la forêt craque à chaque pas. Pas d'eau, la végétation n'a pas poussé récemment, les pistes d'animaux sont bien marquées. C'est bientôt la saison des amours pour les cerfs, leurs chants provocateurs vont résonner dans l'obscurité de la forêt. De piste en piste, les traces de cerfs et les couches (lieux où ils se reposent) me mènent sur les zones où ils sont. En progressant lentement, j'en fais déguerpir un qui ne m'ayant pas vu reste dans les parages. Accroupi derrière une souche, j'écoute, j'observe, les bruits un peu plus loin m'indiquent sa position, il semble faire un cercle pour revenir là où il était, la forêt est dense sur ce versant il est difficile de l'apercevoir. Entre les branches, je parviens difficilement à faire quelques images. 
 
Cerf  rouge d'Anatolie (Cervus elaphus)                                              @Thierry Magniez
 
D'autres bruits en contrebas dans une combe me laissent penser qu'il n'est pas seul. Vingt minutes plus tard, notre cerf a disparu doucement sans faire de bruit. Par contre dans la combe, ça se rapproche. Régulièrement des craquements de branches, des feuilles qui bougent indiquent la position de la bestiole. L'animal remonte la combe sur le versant où je suis mais un peu plus à l'ouest. Alors, doucement en avançant de pierre en pierre pour éviter de faire craquer les feuilles et les branches du sol, je me déplace pour essayer de me positionner au bon endroit. Le vent remonte aussi la pente, ce qui me laisse des chances de passer inaperçu. Quelques minutes plus tard, je me retrouve à une dizaine de mètres des branches qui bougent. C'est là que je distingue différentes sources de bruit, ils sont plusieurs, ce n'est pas un animal mais un groupe. J'espère être assez proche pour pouvoir distinguer ces vagabonds des bois. En voilà un qui renifle plusieurs fois comme pour sentir une odeur, ce ne peut pas être la mienne. Bien calé dans la végétation, j'observe une première forme qui avance en bousculant les branches, ce n'est pas cette forme trop mêlée à la végétation qui m'indique qui c'est, ce sont les reflets, ces reflets comme argentés. 
 
Reflet argenté caractéristique de l'ours brun                                              @Thierry Magniez
 
Voilà, je ne l'ai pas vu mais je sais déjà qui il est et j'imagine même que l'on peut dire « elle » puisqu'elle est suivie. Pour ne pas me retrouver entre la mère et les petits, je surveille bien la progression des autres vagabonds quelques mètres plus bas que leur mère. Une oreille ronde, presque blonde, dépassant d'un buisson pivote comme un télescope. La mère avance en tête attentive aux environs mais toujours avec un mouvement de l'oreille vers l'arrière pour s'assurer du suivi des troupes. 
 
Oreilles de l'ours brun qui pivotent pour orienter son attention sur une direction particulière          @Thierry Magniez
 
Les oursons sont très petits, ils sont nés cet hiver, il est très difficile de les observer dans la végétation du sous bois, impossible de faire une photographie mais on peut les apercevoir et savoir qu'ils sont deux. C'est probablement la première portée pour cette très jeune mère. Un peu plus loin, elle s’arrête, passe sous un tronc couché, se retourne et je peux la voir. Alors que les oursons gambadent tout autour, elle se redresse derrière le tronc pour profiter de quelques cynorhodons. Avec sa patte, elle attrape délicatement la branche de rosier sauvage pour porter les « fruits » à ses lèvres. 
 
La mère entrain de manger des cynorhodons d'églantier                             @Thierry Magniez

Ces cynorhodons, comme l'indique la présence des akènes (le vrai fruit présent dans les cynorrhodons) dans leurs excréments sont leur alimentation principale en ce moment. Durant encore quelques minutes, la petite famille circule dans le voisinage puis les bruits s'éloignent et les voilà partis.

mardi 29 juin 2021

Arbre à ours

 
Dans les forêts de la région d'Ankara, si l'on empreinte une piste à ours, il est courant de trouver sur sa trajectoire des arbres à ours. L'arbre à ours se remarque aux traces des frottements réguliers qui éliminent l'écorce. Contrairement aux arbres où se frottent les sangliers, les blessures affligées à l'arbre sont beaucoup plus hautes et plus profondes. Le cerf réalise aussi des entailles dans les écorces mais les bois qui lui servent à cela attaquent l'arbre de façon désordonnée. 
L'ours se frottant sur son arbre                                           @Thierry Magniez
 
Dans le cas de l'ours, on peut voir des traces parallèles qui correspondent aux traces de ses griffes et des éclatements du bois dus aux coups de mâchoires. Dans la forêt, ces arbres sont des pins et il coule de ces entailles beaucoup de sève. Au printemps l'ours fréquente souvent ces arbres sur lesquels il laisse beaucoup de poils. 
 
 
 
Mais pourquoi l'ours utilise-t il ces arbres ?

Il semble qu'il y ait plusieurs raisons : c'est un peu sa douche et son point de rencontre.
Durant l'hiver, l'ours hiberne dans une tanière et pour se protéger du froid, une couche de poils épaisse et fine appelée "le duvet" s'est développée durant l'automne. L'ours possède 3 couches de poils : "le duvet", la couche de "poils intermédiaires" et des poils longs et plus gros appelés "les poils de jarre". Cette protection thermique et aussi un très bon repère pour une foule de parasites. A la fin de l'hiver quand l'ours sort d'hibernation, il cherche à se débarrasser de cette couche de duvet et des parasites qui s'y sont logés. C'est donc à ce moment que les arbres à ours sont les plus utilisés. La sève qui coule des blessures de l'arbre l'aide à lutter contre les parasites, c'est pour cela que l'ours mord et attaque le bois. Parfois, il casse également le sommet de jeunes pins à une hauteur de plus ou moins 1,6m pour avoir plus de sève et s'en sert comme un peigne sur pied. 
 

 
 
Les arbres à ours sont également utilisés pour communiquer entre eux. L'ours a l'odorat très fin et il utilise les odeurs pour communiquer avec ses congénères. En ce frottant aux arbres, il dépose son odeur pour marquer son territoire, faire savoir qu'il est là aux autres ours de son sexe mais aussi aux ours du sexe opposé. Ainsi ces messages olfactifs servent à la reproduction et au marquage de territoire.  
 

     

mardi 22 juin 2021

Ayı ve karıncalar - L'ours et les fourmis

L'ours est un animal plantigrade (qui marche sur la plante des pieds) et il est omnivore (il s'alimente de végétaux et d'animaux). Nous allons voir ici que contrairement à l'image préconçue que l'on a de l'ours, il peut être très délicat pour son alimentation.
 
Depuis que les forestiers ont commencé l'exploitation de la forêt au sommet du massif et sur le versant nord, la faune a bien bougé. Il semble que tout le monde soit passé au sud. Les pistes et les clairières montrent de nombreux indices de passage. On y retrouve les cerfs arborant leurs nouveaux bois encore recouverts de velours. La croissance de ces bois est très hétérogène d'un individu à l'autre. La découverte d'une zone présentant des couches ( endroit où les cerfs se couchent pour se reposer) a permis de réaliser quelques clichés. 

Cerf rouge d’Anatolie rejoignant sa couche au petit matin                                               @Thierry Magniez
 
Ces cerfs ne sont pas faciles à observer car pas très nombreux, ils sont fort farouches. Ils se déplacent autant de jour que de nuit en ce moment mais leur observation avec les pièges photographiques montre bien qu'ils prennent la fuite bien avant que l'on repère leur présence. Ils ont décidément l'oreille très sensible (plusieurs centaines de mètres).
 
Diversité des bois de cerf avec velours                             @Thierry Magniez
 
Les ours sont toujours sur zone, après avoir perdu leur trace pendant quelques semaines, ils sont repassés devant les caméras de nombreuses fois tout en nous livrant une nouvelle information. Bien qu'il y ait quelques passages de nuit, c'est dans la journée qu'ils sont les plus actifs sur le massif en ce moment. J'avais remarqué que de plus en plus de rochers étaient retournés sur certaines zones ouvertes. Ce sont les ours et parfois les sangliers qui cherchent leur nourriture sous ces pierres. En passant régulièrement sur les mêmes zones, j'ai constaté que de nouveaux rochers étaient retournés. La semaine dernière, il m'est même arrivé durant la journée de passer deux fois au même endroit et de constater qu'entre mes deux passages, en pleine journée, les pierres ont encore bougées. Je l'ai raté de pas beaucoup puisque sur les roches retournées, de nombreuses fourmis sont encore très actives. J'ai donc placé une caméra sur cette zone pour découvrir par l'image qui est ce retourneur de pierres. Deux jours plus tard, de nouvelles images permettent de confirmer l'hypothèse de l'ours qui cherche à manger sous les pierres.
 
Le retourneur de rochers arrivant sur la zone ouverte                                                        @Thierry Magniez

Il est passé tous les jours presque à la même heure, c'est dommage, je n'étais pas disponible pour y faire un affût parce que là, c'était les conditions idéales. En cette fin de printemps, l'été a du mal à venir, les chaleurs se font rares et les pluies sont assez courantes : en trois mots, « il fait froid ». Et cette saison fraîche a des conséquences sur l'activité des fourmis, ce que l'ours a bien compris. Il ne sert à rien de retourner les rochers quand il fait froid, les fourmis y sont peu nombreuses. Par contre quand il y a une journée de soleil, sur les pentes ouvertes exposées au sud, ça tape vite. Les rochers emmagasinent la chaleur pendant quelques heures, ce qui satisfait parfaitement les fourmis qui augmentent leur activité sous ces petites étuves naturelles. C'est donc en fin d'après-midi, vers 15h30, 16h que notre plantigrade se pointe et à l'aide de ces bonnes griffes qu'il utilise comme un crochet, il retourne pierre après pierre pour y manger les fourmis.

 
 
Sur une autre zone, les excréments laissés par les ours montrent qu'ils ont une alimentation essentiellement constituée d'herbes. Leurs crottes ressemblent alors énormément à celles des chevaux sauvages mais ne possédant pas les mêmes enzymes digestives, leur odeur permet de bien les distinguer. La crotte d'ours s'alimentant d'herbe dégage une odeur ressemblant à l'odeur de l'ensilage, du foin fermenté alors que les excréments de chevaux possèdent cette odeur bien caractéristique du cheval, aucune odeur de fermentation. 

vendredi 11 juin 2021

J'ai presque croisé le lynx

Les nouvelles ne sont pas bonnes, des ouvriers forestiers exploitent une bonne partie de la forêt en bouleversant énormément le milieu et une grande partie des animaux qui vivaient dans ce coin de la forêt sont parties. Heureusement dans la partie plus calme du massif, il a été possible de faire de belles rencontres.

Lynx d'Anatolie sur son territoire                                                                             @Thierry Magniez
 

De grands changements sur la zone d'étude entrainent des mouvements de la population animale depuis les quinze derniers jours. Une zone comme celle-ci peut être considérée comme un point refuge. A proximité de la capitale, ce petit massif est probablement le milieu naturel le plus riche aussi proche d'Ankara. Sans route qui y mène, ce milieu est assez préservé et les animaux qui y vivent sont relativement tranquilles. Le printemps est une période capitale pour les populations animales : en plus de la reconstruction des réserves utilisées pendant la période difficile de l’hiver, la reproduction demande des ressources énergétiques supplémentaires.

Ce jeudi après 15 jours d'absence sur zone, je monte sur le massif impatient de découvrir l'évolution de la vie là-haut grâce aux pièges photographiques qui viennent compléter les observations de terrain. En prenant la piste qui grimpe sur la versant nord, je découvre de grosses traces de roues et de nombreuses branches cassées : un gros truc est passé par ici ! En même temps, j’entends les premiers chants de la tronçonneuse, un peu plus haut sur ce même versant. Je comprends que l'exploitation forestière a repris mais étant loin de la zone des pièges photographiques, je ne m'inquiète pas. A l'approche de la zone de roucoulement des abatteuses d'arbres, je commence à voir un nombre vraiment considérable de billes de bois sur le bord de la piste. De part et d'autre de cette voie, la forêt est toujours là mais l'extraction de certains arbres a littéralement labouré une bonne partie du sous bois. Cette forêt est méconnaissable, les engins sont passés partout bousculant et blessant les troncs encore debout, retournant et trainant les rochers, même ceux d'un poids considérable. Les arbustes et les plantes vivants sous l'ombre des grands arbres sont en grande partie arrachés. 

 

Impact de la coupe forestière sur l'environnement                                                              @Thierry Magniez
 

Ce ne sont pas des coupes rases, la majorité des arbres restent sur pied, seul un petit nombre est abattu mais je pense à toutes ces espèces qui en cet fin de printemps demandent calme et nourriture pour permettre leur reproduction. Alors que je pensais que la zone de travail se limitait à une petite partie du versant nord, je me rends compte que les bûcherons ont travaillé  très vite en 15 jours. Ils sont allés jusque sur la zone où les pièges photographiques suivent le loup et l'ours. Les jeunes pics étaient encore au fond de leur loge quand les arbres sont tombés. Les grands mammifères ont déserté la zone sauf ceux qui ne peuvent déplacer leur progéniture comme cette louve qui va avoir du mal à nourrir ses petits.

Forestiers qui viennent couper certains arbres sur une zone de suivi du loup                             @Thierry Magniez

Passage de la louve allaitante quelques heures après les forestiers                                           @Thierry Magniez

La louve a sa tanière proche de ce lieu jusqu'où l'abattage d'une partie des arbres a eu lieu. malgré le dérangement, l’impact sur le milieu, après le passage des forestiers, le couple de loup est toujours là. Ils sont sur cette zone depuis la fin de l'hiver, les petits sont encore à la tanière. J'ai retiré les pièges photographiques de ce lieu puisqu'ils ont été repérés par les ouvriers forestiers avec qui j'ai discuté pour montrer le suivi. Pour le moment, les sangliers, les cerfs, les chevreuils, même les lièvres ont quitté ce lieu, il faudra aller plus loin pour trouver de quoi nourrir les louveteaux.

Laie avec ses nombreux marcassins qui fréquentaient la zone avant le passage des forestiers                   @Thierry Magniez

Après discussion avec les ouvriers surpris de la présence de toute cette faune, j'ai déplacé l'ensemble des caméras vers le versant plus calme du massif mais je n'ai pour le moment plus aucun suivi des ours qui semblent avoir quitté les lieux. Ce matin pendant la rencontre avec les ouvriers forestiers à l'autre bout de cette petite montagne, le lynx passait devant une des caméras. Arrivé quelques heures après le déclenchement, j'ai minutieusement fouillé la localité mais ce n'est pas cette fois encore que je croiserai son regard.

Le lynx sur un de ses lieux de passage, il marque son territoire                                               @Thierry Magniez

En attendant un nouveau passage du chat (c'est le troisième en 4 semaines), je suis allé explorer une prairie plus difficile d’accès pour retrouver un peu de calme et peut être des animaux moins stressés. Pour se rendre sur les lieux, c'est simple, il suffit de suivre la piste que les loups ont tracée, c'est leur voie de communication pour sortir du massif. On traverse une forêt de pente puis un labyrinthe d'arbustes pour arriver sur une petite et une grande prairies n'ayant aucune autre voie d’accès simple. Une arrivée discrète me permet d'apercevoir deux beaux lièvres d'Anatolie. Ils sont énormes et font des bonds comme des kangourous. Souvent, ils sont très farouches et en quelques bonds, ils disparaissent avant qu'on ne les ai aperçus. Là, c'est tout autre chose, je ne sais pas s'ils ont déjà croisé beaucoup d'hommes avant mais, j'ai pu les approcher et m'allonger plus de 30 minutes avec eux, ils sont même venus me voir de plus près : un joli moment au milieu des fleurs et des papillons.

Lièvre d'Anatolie                                                                                                @Thierry Magniez

Sur la piste des loups

  Sur le piste du loup                                                                @Thierry Magniez   Depuis plus d'un an et demi...