vendredi 9 avril 2021

Ayı yol - Sur la piste de l'ours d'Anatolie

Cette semaine, le temps s'est radouci, la neige laisse place aux premières fleurs, en partant hier matin, je pensais à lui. Je sais qu'il est resté caché dans un coin discret tout l'hiver. Je sais qu'il est là, il est sorti et a laissé parfois quelques traces dans la neige lors des petits redoux de cette saison froide. Alors, je sais où aller. J'ai décidé qu'après avoir relevé les pièges photographiques, je passerai chez lui pour rester informé sur ses activités et dans l'espoir de le voir. 

Perce-neiges et crocus entre les dernières plaques de neige                          @Thierry Magniez
 

Je dis LE mais non, c'est LA et même, je peux dire LES car elle n'est pas seule, elle a un ourson, un seul. Je les ai aperçus sur un piège photographique l'automne dernier. j'ai souvent vu les empreintes des ces petites pattes suivant celles de sa mère. Vu sa taille, je sais aussi que c'est son dernier printemps avec sa mère, qu'ils vont se quitter cette année et qu'un mâle va bientôt repasser par ici pour perpétuer l'espèce.
En passant par les pièges photographiques, je m’aperçois que les loups ont quitté les lieux depuis une semaine seules quelques empreintes montrent le récent passage de solitaires qui n'ont fait que traverser la zone. Il me reste quelques heures pour une petite incursion chez madame et son petit. Alors, on y va mais sur la pointe des pieds.
Il faut marcher un bon moment, pas marcher comme pendant une randonnée sur un chemin balisé. "Marcher" comme un fantôme sans frapper le sol à chaque pas, avancer doucement sans buter sur les cailloux, ce qui produit un bruit sourd qui s'entend de très loin, sans faire craquer les branches au sol ou celles qui barrent le passage. C'est lent et difficile, chaque fois je sais que le lendemain, je serai tout courbaturé. C'est un peu avancer comme une poule en levant haut les pattes, en les déployant en douceur et en les reposant doucement. A chaque instant, il faut être prêt à s’immobiliser. Il faut voir, entendre ou sentir avant d'être vu, entendu ou senti. Essayer de capter le moindre déplacement autour de soi. En suivant les pistes d'animaux, je m'oriente progressivement vers la combe des ours. Ils ont établi domicile dans une combe rocailleuse du versant sud. J'y suis. Tout est calme, la neige a presque disparu. Je progresse encore plus lentement vers des zones de passage où je pense trouver des indices. Avant d'y arriver, je remarque déjà une première trace d'activité : Une souche éventrée, récemment, elle est probablement passée là. Grâce à ses puissantes pattes aux bonnes griffes, elle a déchiqueté le bois mort servant d'abris à de petites bestioles pour en faire repas.

Tronc d'arbre mort déchiqueté par l'ours pour trouver des larves d'insecte             @Thierry Magniez

Ils sont réveillés. Me faufilant progressivement au fond de la combe, je commence à la descendre, ce lieu est comme un petit paradis dans ce massif. La combe est comme une profonde gouttière placée perpendiculairement à la pente du versant sud. Il n'y a pas de chemin, pas de trace d'exploitation forestière, de gros conifères, des escarpements, du bois mort un peu partout. Une vraie forêt à ours. Je scrute, j'écoute, aucune trace de passage récent sur les quelques zones présentant encore un peu de neige. Je continue à descendre. Un pic tapote un tronc à la recherche de larves d'insectes, les mésanges noires chantent en passant de branche en branche. Sur le bord de la combe côté gauche entre les arbres, il me semble voir des pas dans la neige mais je ne vais pas passer par là, le sol est trop encombré et c'est un coup à alarmer tout le monde. Je progresse toujours vers la partie la plus basse et la plus étroite de la combe. Toujours attentif aux traces sur la gauche, je les vois qui se rapprochent, convergeant vers ma trajectoire. Je peux voir maintenant que ce sont des traces profondes à petits pas qui ne correspondent pas à celles des sangliers ou cerfs qui sont plus espacées. J'arrive au croisement. La piste descendant rejoint le bas de la combe. C'est une très agréable surprise : Je retrouve les empreintes de l'ourson et de sa mère. Elles ne sont pas d'aujourd'hui mais c'est récent, deuxième indice. Je les suis un peu, ils sont partis vers le sommet sortant de la combe et grimpant tout droit le versant sud du massif. Demi tour, d'où viennent 'ils ? Je remonte la piste pour observer les pas. La mère avance tout droit à petits pas alors que l'ourson chemine de droite à gauche, glisse sur la neige, s'enfonce et revient chaque fois sur la piste de sa mère. La piste me mène sur la crête de la combe. C'est un des rares endroits où j'imaginais qu'ils puissent trouver une cavité pour y passer l'hiver.

Traces de l'ourson                                                                                                 @Thierry Magniez

La crête de cette combe est un lieu où j'aime m’asseoir. Sur les sommets du massif, il n'y a pas d'escarpement, la visibilité est moindre et il y a quelques chemins. On peut même y accéder en voiture par des pistes. Là, non. Il faut marcher.
Assis sur un rocher entre les fruitiers sauvages, on domine la vallée et les collines du nord d'Ankara. Un paysage du nord de l'Anatolie, d'innombrables petites crêtes s'estompent en approchant l'horizon, Il n'y a que le bruit du vent auquel se mêle parfois l'appel à la prière du muezzin.
Sur cette arrête rocheuse plus ou moins boisée, on remarque le passage régulier d'animaux. Une piste suit la crête, elle est parfois croisée perpendiculairement par une coulée, passage rapide qui grimpe ou descend droit dans la pente. La neige a disparu sur ces lieux exposés au soleil et je ne peux plus suivre les empreintes d'ours. Je m'imagine donc « ours » et trace ma propre piste selon le relief et le couvert végétal. Mon instinct me guide et j'avance jusqu'à un lieu avec des roches très fracturées. Instantanément, j'y cherche une faille, un trou. Rapidement, attiré par de gros cailloux sans lichen, sans mousse, comme récemment retournés, je découvre leur abri, là où ils ont passé tout l'hiver. L'entrée n'est pas grande mais aucun autre animal peut en extraire ces gros cailloux. J'y trouve sur l'entrée étroite un peu de poil. Il y a de la place pour deux mais il n'y a personne. Un peu de neige sans empreinte montre qu'ils sont réveillés et qu'ils sont sortis au moins depuis la dernière averse de neige.

 

La caverne de l'ourse où elle est restée durant l'hiver avec son petit                                     @Thierry Magniez


Le sourire aux lèvres, très heureux de mes découvertes, je décide de retourner dans la combe pour explorer le haut de celle-ci. Une piste arrivant sur la crête, descend en diagonale vers le bas de la combe, je m'y aventure et soudainement, arrivé à mi pente, j'entends des branches qui cassent. Immobile, j'observe vers l'origine du bruit. La foret est dense, il y a très peu de visibilité entre les troncs. Le bruit se rapproche. J'imagine des sangliers lancés à toute allure mais je ne vois rien. Entre les troncs, on ne voit que d'autres troncs. Les animaux semblent fuir quelque chose, ils vont très vite et s'orientent vers la piste où je suis. On va se rencontrer.
Je pointe l'objectif photographique vers le bruit, le cœur commence à battre plus vite et maintenant, j'entrevois deux masses sombres entre les troncs. Impossible de distinguer clairement les bestioles mais à leur taille, leur couleur et leur façon de courir, j'ai compris.
Il ne faut pas que l'on se rencontre.
Je sais que la mère pour protéger son ourson peut être agressive alors, je ne dois pas la surprendre surtout qu'ils semblent fuir quelque chose. A ce moment, je suis partagé par l'envie de rester discret même si je suis sur leur passage pour pouvoir les voir, c'est un moment rare, et par l'envie de me montrer pour ne pas les surprendre. Pour le moment, ils ne savent pas que je suis là. Ils ne peuvent pas me voir, ils ne peuvent pas non plus me sentir puisque j'ai masqué mon odeur.
Et là, une ouverture, une zone avec moins de troncs, ils y arrivent avant de monter sur la piste où je suis. Je la vois qui court droit devant avec le bruit des branches qui cassent, je sens mon cœur battre dans tout mon corps. Derrière elle, son petit qui court déjà très vite. Elle, elle a les oreilles dressées pour capter le moindre bruit, lui, il essaie de suivre sa mère. Moi, je n'ai toujours pas pris de décision et j'entends de plus en plus les battements de mon cœur. Je profite de l'ouverture pour déclencher l'appareil photo. Et voilà, ça fait « clic clic clic ! ». Ils ne sont plus bien loin, là juste au creux de la combe. Elle a bien entendu le « clic clic clic ». Ce n'est pas pour rien qu'elle a des grandes oreilles. Instantanément, sans regarder dans ma direction, elle bifurque à 90 degrés et remonte la combe avec son petit. Je les ai suivis du regard un moment puis je m'attendais à voir autre chose arriver, ce qui leur a fait peur, ce qu'ils fuyaient mais rien n'est arrivé. Je suis remonté dans la direction d'où ils sont venus en espérant comprendre. Ce ne peut être quelqu'un, il n'y a personne sur le massif en ce moment, il est difficile d’accès et il n'y a aucune trace sur les pistes. J'ai pensé à 3 hypothèses : des chiens mais je n'ai pas entendu aboyer, les loups mais ils ne sont pas là en ce moment, reste la possibilité d'un mâle.

Femelle ours en pleine course, son ourson est un peu derrière                                             @Thierry Magniez

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