jeudi 7 avril 2022

C'est le printemps aussi pour les ours

Cette première semaine d'avril est un moment charnière.
La semaine d'avant, il y avait énormément de neige en montagne, toutes les pistes étaient bloquées par de nombreuses congères, impossible de monter sans raquette ou ski. Sur le sommet et là où sont les tanières des ours, pas la moindre trace dans la neige, les zones ouvertes entre les bosquets étaient comme des déserts de blanc où l'on s’enfonçait à chaque pas jusqu'à la taille. Même si la température était plus douce, personne n'était de sorti. Seuls quelques loups et un lynx étaient passés par la zone balayée par les vents où il y a moins de neige. L'année dernière, un peu plus tôt en mars, certains ours étaient déjà dehors et j'avais observé de nombreuses traces.
Cette semaine, tout a changé. En quelques jours, la forte montée des températures est venue à bout de plus d'un mètre de neige. Les paysages présentent ce gris délavé de la végétation qui est restée quatre mois sous la neige.
 

 
Parti de bon matin, je démarre à pied depuis la route car les pistes sont encore bloquées à certains endroits par des congères. Il va falloir encore attendre un petit moment pour que les chemins de l'ubac soient praticables. Ça glougloute de partout, le sol est moelleux, glissant suite à son dégel. Les brumes matinales font ressortir les reliefs. Les oiseaux, revigorés par le soleil et ces températures, emplissent ce beau paysage de leur chants harmonieux.  
 

 

Par endroit, le grand gris commence à verdir mais pas suffisamment pour que les herbivores remontent en altitude pour se nourrir. Du jaune, du blanc, du mauve, du bleu sort du gris quand la place est bien exposée au soleil. L’ascension se fait doucement avec quelques moments de repos au milieu des fleurs. Puis dans une cuvette transformée en bourbier par la fonte des neiges, je crois voir des traces de pas. Si c'est bien des traces de pas, je devine déjà qui ça peut être au vue de l'écartement des empreintes. Après avoir contourné la zone trop boueuse, j'obtiens confirmation rapidement. C'est la première empreinte d'ours de ce printemps.    



On chemine en sens inverse, il est descendu, je ne sais pas quand et moi, je monte vers le sommet. Tout l'hiver, j'ai parcouru cette montagne mais là maintenant, je retrouve ce sentiment particulier. Celui de me déplacer chez l'ours. Quand on sait qu'ils sont là et que l'on peut les croiser à tout moment, la forêt n'est plus la même, on vient de passer dans une autre dimension où l'on sait que l'on ne maitrise plus totalement ce milieu.
Finalement, en remontant sa piste, j'arrive devant l'un de mes pièges photographiques. Regardant le sol et les traces de pattes, je ne comprends pas bien comment il est passé au niveau d'une zone assez boueuse sans laisser de trace sur plusieurs mètres. Pour accéder au piège, je dois passer aussi par cette zone et pour ne pas m'enfoncer dans la boue, je saute de pierre en pierre jusqu'au piège. Impatient de visionner son passage, je fais deux belles découvertes. La première, c'est qu'il est passé ici ce matin, deux heure avant moi dans l'autre sens, on a failli se croiser. La seconde, c'est que pour passer sans mettre ses pattes dans la boue, il a fait exactement comme moi, il a sauté de pierre en pierre, les mêmes pierres.      

Les loups sont passés aussi par ici, leurs pistes montrent 2 passages de solitaires et un passage d'un groupe de deux. Depuis presque un mois, la meute de 4 n'est plus observée, soit ils se sont séparés soit c'est d'autres individus et les 4 sont partis plus loin. Comme j'ai observé des accouplements et que le temps de gestation est d'une soixantaine de jours, je pense que c'est plus une séparation et que les louveteaux vous naître fin avril.

Je poursuis ma progression vers la zone d'hibernation des ours pour essayer de voir des traces pour obtenir des informations sur leurs activités. Pendant tout l'itinéraire que j'emprunte, je rencontre toujours les mêmes pattes, la même pointure, maintenant que l'on est plus haut, c'est dans la neige mais c'est le même ours qui vient de là où je vais.


Arrivé sur la zone des tanières, je cherche des traces pour savoir si tout le monde est dehors. Il y a bien les traces de celui dont nos chemins se sont croisés mais je les perds dans une zone de sous bois où la neige est très sale. Je ne découvrirai pas où il a dormi celui-là. Je décide de passer voir l'entrée d'une tanière que je connais. Plus de neige, je ne peux pas voir si il y a eu du passage. Je passe ma tête par la porte en espérant que le locataire n'est plus là. La tanière est vide. Elle a bien été occupée durant l'hiver, on peut voir la place bien arrondie où un jeune ours a dormi. C'est peut être celui qui a laissé les traces qui descendent vers les zones de pâturage. 

Je reste dans les parages à l'affut de bruits dans les zones boisées : un pic noir s'active sur le tronc d'un pin, des mésanges sautent de branche en branche à la recherche d'une pitance, une sittelle fait entendre ses griffes sur le tronc d'un pin qu'elle décide d’ausculter. Tout un petit monde qu'il est plus facile d'entendre que de voir s'active à ses activités printanières. N'entendant pas de bruit de grosse bestiole et n'ayant pas observé d'empreinte, je vais voir un peu plus loin. Toujours rien. Je reste plus d'une heure à fouiller la montagne avec mes jumelles mais rien. Pas grand chose. Deux corbeaux qui se disputent avec un aigle font un raffut terrible qui s'entend dans toute la vallée. Je sors le casse dalle et mange tranquillement devant un superbe paysage. C'est un de mes coins préférés de cette montagne. J'y ai déjà observé plusieurs fois des ours, je sais qu'il y a au moins deux tanières là, pas loin en contre bas. Maintenant que vais je faire, les dernières semaines, je n'ai fait aucune rencontre, aujourd'hui malgré cet ours actif, il n'y a toujours pas d'observation directe. Je peux poursuivre mon parcours et essayer de trouver d'autres traces. Je peux aussi aller visiter les deux autres tanières qui sont là mais pas facile d’accès. Je n'arrive pas à me décider mais je boucle mon sac, restant assis, je le mets sur mon dos tout en réfléchissant à la meilleure solution. Au moment où je me redresse, je stoppe mon mouvement parce que j'ai cru entendre un petit cri. Un cri difficile à décrire, une sorte de gémissement aigu comme un "gnuuuueuu". C'est quoi ça ?
Immobile, à croupi, oreilles tendues, je ne distingue aucun autre bruit. Encore quelques instants et je suis persuadé que c'est mon ventre qui a émis ce bruit. Un bruit de boyaux qui se contractent, ça doit être cela. Je me redresse et commence à tourner les talons pour suivre la crête quand j'entends des branches de chênes portant encore des feuilles mortes bouger. Il y a vraiment une bestiole là en bas. Je me remets à croupi derrière une pierre, ne laissant dépasser que le haut de ma tête quand je distingue une masse brillante avançant dans le bosquet de chêne à 20 mètres en dessous de moi. C'est un OURS.           


Non, pas un, il y en a au moins 3. Rapidement, sans bruit, je détache mon sac à dos, je m'allonge au sol pour être le plus petit possible. Le vent est dans le bon sens, ils ne peuvent pas me sentir. Ils viennent d'arriver de la droite, là où je m’apprêtais à descendre pour aller voir la tanière. J'ai le cœur qui bat vite, j'essaie de me concentrer pour faire quelques images à travers les branches. J'ai peur qu'ils partent rapidement. Avec tout ce cahot végétal, je ne vois pas bien. Impossible de les compter. Me voilà bien installé pour profiter du spectacle en contre bas. J'ai trouvé une pierre adaptée pour poser le bout de l'objectif photographique et gagner un peu en stabilité. Avec les jumelles, il m'est possible de bien voir le pelage de ces gros nounours mais que par petit morceau quand ils passent dans une trouée végétale. Ils vont arriver au bout du bosquet et vous passer dans une zone plus ouverte, je me prépare.    

 

 

Le voilà, je vois sa petite tête mais combien y en a t-il derrière ? C'est une femelle avec ses petits. Une de leurs premières sorties. Un moment extraordinaire. Je mesure la chance que j'ai à ce moment là. A l'instant où les suivants allaient sortir dans cette zone ouverte, la mère décide de faire demi tour. Un autre petit "gnuuueuuu" se fait entendre, c'est bien eux, les petits qui poussent ce petit cri. C'est de nouveau le raffut dans la broussaille. Le bruit se rapproche. C'est alors que je me rends compte que ma bombe à poivre que je fixe à ma ceinture au début de chaque sortie, n'y est pas. Hier soir, je l'ai fourrée au fond du sac à dos. C'est la première fois qu'elle n'est pas à ma ceinture. Pour le moment, je ne peux pas risquer de faire du bruit en fouillant dans le sac alors je les écoute s'approcher sans bouger. Au pied du cône d’éboulis entre eux et moi, la femelle s'arrête, marque une pause. J'arrête de respirer, ce n'est pas le moment de faire tomber un caillou, elle est juste là en dessous. Avant la fin de mes capacités en matière d'apnée, la voilà repartie dans les branches, nouveau demi-tour. Ça rebricole en sens inverse. J'en profite pour ouvrir le sac à dos et prendre la bombe à poivre et la glisser dans ma poche.      


Les voilà qui sortent enfin des broussailles. Ils sont 3 oursons, c'est formidable. J'avais pris en photographie cette femelle quand elle était seule au début de l'hiver, elle rodait souvent autour de cette tanière. Elle a bien passé l'hiver là et elle a donné naissance à 3 oursons fort poilus.


Les oursons jouent, le femelle circule énormément en parcourant les alentours, elle regarde le paysage, la-bas plus bas, un berger est de sortie avec les brebis et ses chiens. régulièrement, on entend les aboiements et l'ourse regarde dans leur direction. Je passe totalement inaperçu et je profite de chaque seconde du spectacle. La mère revient vers les petits et le groupe traverse le bosquet pour s'affaler dans un creux à l'abri. Je vois alors le premier ourson venir téter.

Les deux autres ne tardent pas et voici toute la famille serrée les uns contre les autres. Les oursons vont téter ainsi durant 10 minutes et la femelle stoppera le repas en retournant vers la tanière. 

Je les ai vus rentrer dans la tanière. En espérant une seconde sortie dans l'après midi, je suis resté quelques heures sans bouger de mon observatoire mais ils ne sont pas ressortis. Avant que la nuit n'arrive, j'ai commencé à redescendre la montagne pour retrouver la voiture. En repassant par mon chemin de retour, une petite surprise : 2 loups et un ours sont déjà passés sur mes traces. Il y avait du monde de sorti ce jour là.  




2 commentaires:

vous pouvez nous laisser un petit commentaire ;-)

Biodiversité régionnale et déréglement climatique

Jeudi 30 juin 2022, dernier jour de l'école pour les CE2 de madame Etienne, avant de partir pour profiter de l'été, on a décidé de m...